De l’ergatif à l’accusatif : le tunumiisut

(Groenland oriental)

Nicole TERSIS

CELIA-CNRS

Présentation de la problématique

Le tunumiisut, dont je vais donner quelques exemples, est parlé à l’extrémité orientale du continuum inuit. Il représente le dialecte le plus éloigné de la source du peuplement inuit, c’est-à-dire l’Alaska.

Il se caractérise par un certain nombre de faits qui le différencie des dialectes de l’Arctique canadien et alaskien. D’une façon générale,  sur le plan de la phonologie et de la morphologie, on note une diminution des traits qui caractérisent les dialectes occidentaux :  en phonologie, on observe une réduction des consonnes, des groupes vocaliques et consonantiques ;  en morphologie, on constate une disparition du duel, une simplification des formations du pluriel des noms, une simplification du système déictique et une réduction des formes des paradigmes flexionnels derrière les bases verbales.

1- En comparaison avec le dialecte de l’Arctique canadien présenté par  M. A. Mahieu, je mettrai tout d’abord en évidence le fait qu’il existe également un parallélisme et des identités morphologiques entre la construction possessive nominale et l’énoncé à deux participants indicés dans le groupe verbal.

2- Dans un deuxième temps, je montrerai que l’énoncé à deux participants présente  actuellement des changements par rapport à la construction possessive initiale.

3- Pour finir, nous ferons l’hypothèse que ces changements semblent révélateurs d’une évolution, au sein même de la langue, d’un schéma ergatif vers  un schéma accusatif.

De ce fait, nous nous trouvons à l’heure actuelle dans une situation de transition entre ces  interprétations.

Cette évolution, de l’ergativité à l’accusativité,  pourrait fournir une explication qui rende compte des interprétations contradictoires et des débats multiples et passionnés suscités par l’ergativité dans le domaine eskimologique.

1. Parallélisme morphologique de la construction possessive et de l’énoncé à deux participants

Je commencerai maintenant par le premier point qui concerne la similitude, déjà observée en inuktitut, entre la construction possessive nominale et l’énoncé à deux participants.      

La construction possessive (ou relation d’appartenance entre deux nominaux) a un double marquage sur le possesseur et sur le possédé. Je vous renvoie à l’exemple 1 où le possesseur « chien » est suivi de la marque génitive –p et le possédé est suivi du morphème –a(sg) /at (pl)  marquant l’appartenance ou la partie d’un tout, et souvent traduit par un possessif de 3ème personne, soit  « sa tête »,  et au pluriel « leur tête ». Dans l’exemple au pluriel, le possesseur « chien » est seulement suivi de la marque du pluriel –t :

a) Construction possessive

1.         qimmi-p    suuni-a        «  la tête du chien »

/chien-de     viande-3sg/

           qimmi-t     suuni-at       « les têtes des chiens »

/chien-pl      tête-3pl/

La possession du nom est également très proche de celle de l’inuktitut, je vous renvoie aux exemples  (2.) où les indices de personnes sont identiques à ceux qui sont présents derrière le verbal.

2.         Qimmi-nga   « mon chien »             qimmi-ut      « notre, nos chiens »

           Qimmi-it       « ton chien »               qimmi-si      « votre, vos chiens »

           Qimmi-a       « son chien »              qimmi-at      « leurs chiens »

           Qimmi-ni      « son (coréf) chien »   qimmi-tit      « ses(coréf) chiens »

On remarquera, comme en inuktitut, qu’il existe aussi dans l’énoncé à deux participants une identité séquentielle et une identité de marques morphologiques avec la construction possessive.

Je vous renvoie aux exemples  3, 4, 5 ; dans l’exemple 3,  l’agent  « chien » porte la même marque que le possesseur dans l’exemple 1 ; la question est de savoir ici s’il s’agit  d’une marque génitive ou bien de la marque du sujet d’un verbe transitif.

Le prédicat se caractérise aussi par le même type de morphème final que celui figurant après le nominal possédé dans l’exemple 1, soit la marque -a de 3ème personne, (suivie d’une marque de nombre pour le pluriel).

Au pluriel l’agent ne garde qu’une marque de nombre –t comme dans l’exemple 4.

Ces similitudes ont amené plusieurs linguistes à traduire l’énoncé 5 comme « le manger du chien, (c’est) la viande »,  (c’est) entre parenthèses puiqu’il n’est pas exprimé.

b) Enoncé à  deux  participants

3.         qimmi-p                nii-wa-a                       « le chien mange»

//chien-ERG/GEN     manger- indicatif-3sg//

4.         qimmi-t       nii-wa-at                                « les chiens mangent»

//chien-pl       manger- indicatif-3pl//

5.         qimmi-p               niqiq           nii-wa-a      « le chien mange la viande »

//chien-ERG/GEN    /viande+sg/    manger- indicatif-3sg//

Il existe par conséquent des traces dans l’énoncé à deux participants de l’ancienne structure nominale (comme en inuktitut).

Dans l’exemple 6, l’indice possessif de 1ère personne du pluriel –kka, est identique à l’indice sur la base verbale contenant un agent de 1ère personne singulier et un patient pluriel.

Il en est de même pour l’exemple qui suit avec le possessif de 2ème personne pluriel (qui est un amalgame de la 2ème singulier pour le possesseur et du pluriel –t pour le possédé), et l’agent de 2ème personne singulier amalgamé au patient pluriel.

6.         qimmi-kka      « mes chiens »                   taki-wa-kka          «  je les vois »

/chien-pl+1sg/                                           //voir-indicatif-pl+1sg/

           qimmi-tit         « tes chiens »           taki-wa-tit             « tu les vois »

/chien-pl+2sg/                                           //voir -indicatif-pl+2sg//

2. Divergences entre la  possession et  les formes verbales transitives

En tenant compte de ces similitudes, on pourrait affirmer que l’énoncé à deux participants ne se différencie pas de la structure possessive nominale. Cependant plusieurs restrictions importantes dans la langue du Groenland oriental sont à souligner et montrent une tendance à la divergence entre la construction possessive et l’énoncé à deux participants et par conséquent l’évolution du système vers une conjugaison de formes transitives.

a) La première divergence vient du fait  que le morphème -wa- impliqué à la suite de la base verbale dans l’exemple 7 à deux participants, c’est-à-dire nii-wa-a « il le mange »  n’a pas de valeur  passive ni participiale comme en inuktitut.

–wa- permet ici de poser l’action exprimée par le verbal et d’actualiser le verbe initial ; il a la valeur d’un indicatif.

b) La deuxième remarque que l’on peut faire, en relation avec ce qui vient d’être dit, c’est que le groupe verbal avec le morphème –wa- est toujours prédicatif ; par conséquent il forme toujours un énoncé ; on tend donc à la formation d’une « conjugaison » en comparaison avec d’autres formes verbales qui ne sont pas  nécessairement prédicatives.

    C’est le cas de l’exemple 8 où le verbe est suivi du morphème de l’attributif –ti- indiquant une propriété (une attribution) générale durative ou ponctuelle. Le groupe verbal a alors une valeur de participe duratif, qui pourrait se traduire par « celui qui est mangeant », il peut être prédicat ou non.

    Il en est de même pour le morphème résultatif –ta- à valeur passive de l’exemple 9. nii-taq « ce qui est mangé » . Cet ensemble nominalisé peut ou non remplir la fonction de prédicat.  Les formes possessives avec –ta- présentent à la fois des ressemblances avec les indices personnels derrière les noms et ceux derrière les verbes.

7.         nii-wa-a                                « il (le) mange »

//manger-indicatif-3sg//

8.         nii-ti-q                                   « le  mangeant »   

/manger-attributif-3sg/   

9.         nii-ta-q                                   « le mangé »

/manger-résultatif-3sg/                

Le morphème -ta- est étymologiquement le même que le –taq-, variante yaq, de l’inuktitut, à ceci près qu’il ne peut jamais servir à faire des énoncés complets. C’est ce morphème –wa- marquant l’indicatif qui a pris la place de -yaq/-taq en inuktiutut.

c) Enfin, on peut constater qu’au Groenland oriental, les formes biactancielles sont plus amalgamées qu’en inuktitut et que les amalgames contiennent des phonèmes qui n’ont pas de correspondant dans les suffixes possessifs.

   Je vous renvoie aux rapprochements présentés en 10 où les suffixes possessifs des noms n’ont pas d’équivalents aussi symétriques dans les formes biactancielles qu’en inuktitut, soit qu’il y ait un phonème supplémentaire dans les formes biactancielles comme en a), c), d), soit qu’il y ait un phonème en moins en b).

10.  amalgame et neutralisation dans les affixes possessifs des formes transitives

           a) qimmi-nga                                  taki-wa-qnga

« mon chien »                                            taki-wa-q-nga

                                                                    /voir-indic-3sg-1sg//

                                                                  je vois un = je le vois

           b) qimmi-it                                      taki-wa-t

« ton chien »                                              taki-wa-(q)(ti)t         

                                                                    //voir-indic-3sg-2sg//

                                                                  tu vois un = tu le vois

           c) qimmi-ut                                     taki-wa-qput

« notre chien »                                           taki-wa-q-put

                                                                    //voir-indic-3sg-1pl//

                                                                  nous voyons un ou plusieurs

                                                                  = nous le/les voyons

           d) qimmi-si                                               taki-wa-ssi

« votre chien (ou vos chiens) »                            taki-wa-t-si

                                                                                //voir-indic-3pl- 2pl //

                                                                           vous voyez un ou plusieurs

                                                                           = vous le/les voyez

Il s’y ajoute que les formes biactancielles présentent plusieurs cas de neutralisation de personnes.  Dans l’exemple 11, la seule forme  taki-wa-ssi  peut signifier  « je vous vois, nous te voyons, vous les voyez ».  Cette forme est l’aboutissement d’une série de neutralisations de personne. Les  ambiguités sémantiques  sont levées par le contexte.

11.                        taki-wa-ssi                   

                     taki-wa-q-p-si

                     //voir-indic-sg-de-2pl//

                            le voir de vous (ou toi par moi ou nous)

                             = (je) vous vois, (nous te) voyons, vous (les) voyez

L’ensemble des phénomènes présentés met en évidence l’écart qui s’établit au Groenland oriental entre la structure possessive nominale et les formes biactancielles derrière le verbe, il s’agit principalement, comme nous l’avons souligné, à la fois :

 - de la valeur d’indicatif et de la fonction de prédication du morphème –wa

 - des amalgames des formes biactancielles qui se différencient des formes possessives du nominal

- des neutralisations de personnes dans les formes verbales biactancielles

L’évolution du système tend vers une conjugaison de formes transitives ; par conséquent, si l’on reprend l’énoncé 5,   l’argument non marqué de l’énoncé est l’objet et l’argument marqué est un sujet et donc sa marque est ergative.

3. Vers un schéma accusatif

J’ajouterai également que plusieurs raisons phonologiques, morphologiques, syntaxiques, statistiques montrent que l’on tend en tunumiisut vers un schéma  accusatif.

a) En phonologie, le fait qu’en tunumiisut les finales consonantiques sont implosives et que dans le discours, elles tendent à disparaitre, entraîne la chute fréquente du cas ergatif sur l’agent du verbe transitif. La marque ergative –p est assimilée à la consonne suivante (n) dans l’exemple 12 ou même elle disparaît, niqiq « viande » est au cas absolutif.

12.       qimmi-(n)  niqiq           nii-wa-a      

//chien-(ERG)         viande+sgABS           manger-indicatif-3sg//

           « le chien mange la viande »

Il faut également souligner que la marque d’ergativité est absente derrière les pronoms de 1ère et 2ème personne. Dans l’exemple 13  uaqnga « moi » n’a pas de cas ergatif.

13.       uaqnga   qimmiq          taki-wa-qnga

//moi        chien+sgABS    voir-indicatif-3sg.1sg//

           « moi, je vois le chien »

Il reste évidemment des exemples où même la chute finale du cas ergatif laisse reconnaissable la forme ergative de l’agent ; dans l’exemple 14 avec le déictique taattumap,  il ne fait pas de doute que l’agent déictique du verbe transitif est au cas ergatif pour des raisons d’amalgames qui différencient cette forme de la forme absolutive taanna (15) pour le même déictique  :

14.       taattuma-(p)       niqiq                nii-wa-a   

//celui-là-(ERG)   viande+sgABS     manger-indicatif-3sg//   

           « celui-là  mange la viande »

15.       piniaqtu(p)          taanna         taki-wa-a

//chasseur-(ERG)   celui-làABS   voir-indicatif-3sg//

           « le chasseur voit celui-là »

Il en est de même pour les agents à la 3ème personne non coréférentiel dont la forme amalgamée  -ata est spécifique à l’ergatif, comme dans l’exemple 16.

16.       ita-ata                                nunat                 nii-taq-pa-at

//certain-ERG.3plnon coréf    pissenlit.plABS     manger-habituel-indicatif-3pl //

           « certains ont l’habitude de manger les pissenlits »

b) Les tests syntaxiques  déjà mentionnés pour l’inuktitut, à savoir  la coordination, la coréférence, l’incorporation confirment  que l’agent du procès biactanciel  se comporte comme un sujet.

c) Il est intéressant de noter que statistiquement les formes biactancielles à morphologie ergative n’apparaissent pas toujours comme les plus fréquentes dans le discours oral. J’en prends pour exemple un corpus de plusieurs de mes textes recueillis en tunumiisut où l’on relève moitié moins de formes biactancielles par rapport aux formes monoactancielles dites antipassives.

d) Enfin, quelques exemples, dont il faudrait approfondir les conditions d’apparition, montrent la présence d’une marque sur le patient dans le cas de la construction à schéma ergatif ; c’est l’exemple 17 où le patient est suivi de la marque d’instrumental –ni et l’agent est au cas ergatif.

17.       ita-ata                             siiqnatu-ni               taa-taq-pa-at

//certain-ERG.3pl noncoréf         acide-instrumental.pl       nommer-habituel-indicatif-3pl//

           « certains ont l’habitude de les nommer (les plantes) les ‘acides’. »

Ce phénomène particulièrement intéressant ne semble attesté qu’au  Groenland oriental, il est contraire à tout ce qui est attesté par ailleurs où le patient a toujours la marque O de l’absolutif.  On pourrait supposer que la marque -ni est celle de l’instrumental, ce qui renforcerait l’interprétation du schéma accusatif dans ce type d’énoncé.

En conclusion,

– On peut dire que l’affirmation globale selon laquelle les dialectes du continuum inuit sont de type SOV à morphologie ergative ne va pas de soi ; elle demande à être nuancée si l’on tient compte des variations de son fonctionnement dans la diversité du domaine inuit.

– S’il ne paraît pas faire de doute que l’ergativité inuit trouve son fondement et son origine dans une construction participiale passive et possessive, il semble bien que la permanence de cette structure et son parallélisme avec la construction transitive du verbe inuit ne soit pas maintenue avec la même force dans tous les dialectes.

– Les différents dialectes ne sont pas parvenus  tous au même point d’évolution; il existe des dialectes plus ou moins conservateurs par rapport à la situation d’origine.  Dans le cas de l’inuktitut,  le schéma ergatif semble plus proche de la structure possessive d’origine, dans le cas du tunumiisut, et également pour le groenlandais de l’ouest, il semble que l’on soit dans une situation de transition où le schéma ergatif est en train de devenir un schéma accusatif.

– Il serait particulièrement intéressant de faire des enquêtes sur les dialectes les plus occidentaux et les plus conservateurs du domaine inuit, c’est-à-dire sur l’inupiaq parlé en Alaska, afin de compléter le scénario des différentes étapes par lesquelles l’ergativité se développe et finit par décliner.

 

Bibliographie

BOK-BENNEMA Reineke. 1991. Case and Agreement in Inuit, Berlin, New York, Studies in Generative Grammar, Foris Publication.

DIXON R.M.W. 1994. Ergativity, Cambridge, Cambridge University Press.

Du BOIS John W. 1987. The Discourse Basis of Ergativity, Language 63: 805-55.

FORTESCUE Michael. 1995. The Historical Source and Typological position of Ergativity in Eskimo Languages, Etudes Inuit Studies 19/2, pp.61-75.

JOHNS Alana. 1992. Deriving Ergativity, Linguistic Inquiry 23 vol.1: 57-87.

TERSIS Nicole, Michèle THERRIEN (éds). 2000. Les langues eskaléoutes, Sibérie, Alaska,Canada, Groenland, Paris, CNRS Editions.

TERSIS Nicole, Shirley CARTER-THOMAS. sous presse. Integrating Syntax and Pragmatics, Word Order and Transitivity Variations in Tunumiisut,  IJAL.

WOODBURY Anthony. 1977. Greenlandic Eskimo, Ergativity, and Relational Grammar, Syntax and Semantics 8: 307-336.