Tonjes VEENSTRA
Freie Universität Berlin
Le saramaka est parlé par environ 25000 personnes du groupe ethnique Saramaka (ou Saámaka). Il est l'héritage d'hommes qui ont eu le courage de fuir la barbarie des plantations pour aller vivre librement dans les forêts vierges d'Amérique du Sud. Il se présente sous la forme de deux dialectes, le dialecte du Líbase, parlé dans la partie amont de la vallée du fleuve Surinam, et le dialecte du Básuse, parlé dans la partie aval du même fleuve. L'habitat traditionnel du groupe a été bouleversé par la construction d'un barrage dans les années 60, par la guerre civile des années 80, puis par l'exploitation forestière menée par des groupes multinationaux dans les années 90, ce qui a provoqué des vagues d'émigration à partir de l'intérieur du Surinam. De nombreux locuteurs sont temporairement ou durablement établis à Paramaribo, capitale du pays, et un nombre assez important d'émigrants habitent maintenant aux Pays-Bas et en Guyane française.
Le saramaka occupe une place cruciale dans les études créoles. On a dit de lui qu'il était le créole le plus pur, le plus profond, le plus radical, le plus africain, bref, le créole le plus déviant grammaticalement par rapport à sa langue lexificatrice, qui en l'occurrence est double (anglais et portugais[2]).
L’un des traits
les plus saillants de la syntaxe du saramaka est son usage abondant de
combinaisons de verbes pour exprimer des événements (complexes), procédé connu
comme « sérialisation verbale ». La source de ce procédé en saramaka
(et plus généralement dans les langues créoles) a été l'objet d'un vif débat de
spécialistes (cf. McWhorter 1992, 1994, Bickerton 1994). La question
essentielle est de savoir si la présence de ce procédé dans les langues créoles
est due à une discontinuité dans la transmission langagière en situation de
contact et l'intervention d'un bioprogramme linguistique préprogrammé
(Bickerton 1981), ou la transmission, entre autres, de conventions
linguistiques à partir d'un substrat ouest-africain (Alleyne 1980).
A mon avis, la base de données factuelles à partir de laquelle les tenants de chacun des points de vue ont fondé leur argumentation est plutôt réduite. Dans ces conditions, l'objectif principal de cet article est d'élargir cette base de données. Il est organisé comme suit. En 2, on trouvera une définition de la sérialisation verbale. En 3, on trouvera une classification des constructions sérielles. En 4, on donnera une description de la sérialisation en saramaka[3].
Le phénomène de sérialisation verbale a été informellement caractérisé comme « une séquence de verbes... [dans laquelle] les verbes se suivent sans être connectés (Westerman 1930: 126) ». Les constructions verbales sérielles ont typiquement la forme suivante :
(1) SN1 V1 SN2 V2 (SX3).... (où X = N, S)
Ainsi définie, la notion de sérialisation verbale est assez vague. C'est pourquoi de nombreux linguistes ont tenté de la préciser (cf. Jansen, Koopman et Muysken 1978, Sebba 1987, Muysken 1988a, Baker 1989, Seuren 1991, entre autres). Plusieurs critères syntaxiques, et, dans une moindre mesure, sémantiques, on joué un rôle dans la discussion sur la définition des constructions verbales sérielles. Dans cette section je ne discuterai que les critères syntaxiques (pour une discussion sur les critères sémantiques, voir Ayowale 1988, Dechaine 1993).
D'une façon générale, les critères syntaxiques définissant les constructions verbales sérielles se ramènent à peu près à ce qui suit (Muysken et Veenstra 1995). Une construction verbale sérielle contient deux ou plusieurs verbes qui ont:
b. une seule spécification pour l'aspect-temps
- souvent uniquement sur le premier verbe
- parfois sur les deux verbes
- parfois uniquement sur le deuxième verbe
c. une seule négation possible
d. pas de conjontion de coordination
e. pas de conjonction de subordination
f. pas de pause interne possible
Chacune de ces caractéristiques est ci-dessous illustrée par un exemple saramaka.
D'après (2a), un seul syntagme nominal dans la chaîne verbale peut être interprété comme le sujet et est réalisé de manière ouverte en position sujet. Ceci est illustré par (3):
3. Dí kambósa bì tá sibá dí óto wán kíi
DET concubin TPS ASP maudire DET autre un tuer
'Le concubin appelait la malédiction sur l'autre'
Dans (3) le SN dí
kambósa est interprété comme le sujet des deux verbes, bien qu'il ne soit
réalisé (ouvertement) que comme argument du premier.
Les phrases du type suivant sont problématiques par rapport à cette caractéristique. L'objet indirect du verbe principal est interprété comme sujet du second verbe wási. Ceci tient aux propriétés de liage du pronom hen en position objet de wási :
4. Dí míii dá mi dí sópu wási heni
DET enfant donner 1SG DET savon laver 3SG
'L'enfant m'a donné le savon pour le laver'
Les pronoms (et les
anaphores[4]) du saramaka sont soumis à la fois à la
condition sur les phrases à temps fini (Tensed Sentence Condition, TSC)
et à la condition du sujet spécifié (Specified Subject Condition, SSC),
voir à ce sujet Veenstra (1996). Le fait que le pronom hen puisse être
coréférentiel du sujet principal signifie qu'un sujet intermédiaire, celui de wási,
est (structurellement) présent et contrôlé par un argument interne du verbe
principal. C'est sur la base d'exemples de ce type que Bickerton et Iatridou
(1987) posent une sous-classe de constructions verbales sérielles (contrôle 'de
l'objet' opposé à contrôle 'du sujet'). On montrera plus bas que les cas de
contrôle 'de l'objet' se comportent différemment en ce qui concerne le marquage
temporel, et, en tant que tels, ne constituent pas des contre-exemples à
l'affirmation que tous les verbes des constructions sérielles ont le même
sujet.
Byrne (1987) a émis
l'idée que le sujet du second verbe peut être réalisé ouvertement. Par exemple,
certains de ses informateurs (les plus) conservateurs acceptent des phrases
comme la suivante (Byrne 1987 : 167) :
5. (*) Dí wómii téi dí góni ai súti hen
DET homme prendre DET fusil 3SG abattre 3SG
'L'homme l'a tué avec le fusil', OU 'L'homme a pris le fusil et l'a tué'
Ses données viennent
toutes de la région du Líbase. L'ambiguïté de la traduction libre suggère que
nous avons ici affaire à une coordination plutôt qu'à une construction sérielle[5].
De leur côté, tous les
locuteurs de la région du Básuse et ceux qui résident aux Pays-Bas (de la
variante Gaánse) rejettent ces exemples. A la place, ils n'acceptent les
phrases avec un sujet explicite devant le second verbe que si une conjonction
de coordination est présente (pour plus de détails, voir plus loin) :
6. Dí wómii téi dí góni *(hén) ai súti hen
DET homme prendre DET fusil et.alors 3SG abattre 3SG
'L'homme a pris le fusil et l'a tué'
Dans ces conditions, je
conclus que les exemples comme (6) ne constituent pas des contre-exemples
sérieux aux définitions de (2a).
Le marquage aspecto-temporel dans les
constructions verbales sérielles du saramaka est assez complexe. Je vais discuter
d'abord le marquage temporel, et ensuite le marquage aspectuel.
Le temps n'est marqué qu'une seule fois dans la séquence. Il ne peut
apparaître que devant le premier verbe, comme on le voit en (7a-b). Sa
répétition est aussi agrammaticale (7c) :
7 a. A bì jáka en púu
3SG TPS chasser 3SG repousser
'Il l'avait chassé'
b. *A jáka en bì púu
3SG chasser 3SG TPS repousser
c. *A bì jáka en bì púu
3SG TPS chasser 3SG TPS repousser
Byrne (1987, 1982) note que certains de ses informateurs (les plus)
conservateurs admettent des phrases telles que :
8 a. (*) A (bì) téi sikífi papái bì sikífi dí léte
3SG TPS prendre écrire bâtonnet TPS écrire lettre
'Il avait écrit la lettre avec un stylo'
b. (*) A (bì) bái sóndi bì dá dí mujée
3SG TPS acheter qqch. TPS donner DET femme
'Il avait acheté quelque chose pour la femme'
Dans ces exemples, le marqueur
temporel apparaît avant le second verbe.
En
revanche, tous les locuteurs de la région du Básuse et ceux qui résident
aux Pays-Bas (de la variante Gaánse) rejettent ces exemples. Comme pour la
possibilité d'un sujet avant le second verbe, je voudrais suggérer qu'ils ne
s'agit pas d'exemples de sérialisation verbale, mais que l'on a plutôt ici des
cas de coordination (voir la discussion plus haut[6]).
Le marquage temporel montre aussi que les cas de contrôle "de
l'objet" discutés plus haut ne sont pas de vrais cas de sérialisation
verbale. Qu'on considère l'exemple suivant :
9. Dí mujée dá dí wómi dí ganía kíi
DET femme donner DET homme DET poulet tuer
A : 'La femme a tué l'homme en lui donnant le poulet à manger'
B : 'La femme a donné le poulet à l'homme et il l'a tué'
L'interprétation
A représente le cas de "contrôle du sujet" (le sujet principal est
interpété comme le sujet du second verbe), et l'interprétation B celui de
"contrôle de l'objet" (le sujet du second verbe est interpété comme
objet indirect du verbe principal). De façon intéressante, le temps peut
apparaître avant le second verbe dans cet exemple (auquel cas un sujet est
possible devant le second verbe) :
10. Dí mujée dá dí wómi dí ganía (a) bì kíi
DET femme donner DET homme DET poulet 3SG TPS tuer
*A : 'La femme a tué l'homme en lui donnant le poulet à manger'
B : 'La femme avait donné le poulet à l'homme et il l'avait tué'
Dans le cas où le temps
apparaît devant le second verbe, l'interprétation A n'est pas possible et seule
l'interprétation B l'est. Ainsi donc, les constructions dites "à contrôle
de l'objet" ont en ce qui concerne le marquage temporel un comportement
différent des constructions "à contrôle du sujet". La conclusion est
donc que dans les véritables séries verbales du saramaka le temps n'apparaît
que devant le premier verbe.
L'aspect est normalement
marqué sur le premier verbe (11a). Il représente l'aspect non-ponctuel,
c'est-à-dire duratif, habituel ou itératif, et sa portée s'étend à tous les
sous-événements. Si l'aspect n'est marqué que sur le second verbe, comme dans
(11b), il exprime l'aspect duratif et sa portée ne s'étend que sur le second
sous-événement. Si d'un autre côté l'aspect est marqué sur les deux verbes, il
exprime l'aspect duratif et itératif (11c). La lecture itérative est cependant
préférée :
11a. A tá fáa páu túe
3SG ASP couper arbre jeter
'Il est en train de couper un arbre/l'arbre/des arbres'
b. A fáa páu tá túe
3SG couper arbre ASP jeter
'Il est en train de couper l'arbre (c.-à-d.: en ce moment même l'arbre tombe)'
c. A tá fáa páu tá túe
3SG ASP couper arbre ASP jeter
'Il est (tout le temps) à couper des arbres'
De ces trois façons de
marquer l'aspect dans une construction verbale sérielle, la seconde option,
dans laquelle l'aspect n'est marqué que sur le second verbe, est la moins
courante. Dans tous les cas, cependant, on peut probablement encore parler de
constructions verbales sérielles.
La négation ne peut être
marquée qu'une fois dans la séquence et elle apparaît devant le premier verbe,
non devant le second. Ceci est montré dans (12)
12a. De á bi héngi en peeká a dí lakwa-páu
3PL NEG TPS pendre 3SG clou LOC DET croix
'Ils ne l'ont pas crucifié'
b. *De bi héngi en á peeká a dí lakwa-páu
3PL TPS pendre 3SG NEG clou LOC DET croix
Si une conjonction de
coordination est explicitement présente, il faut aussi dans le second membre de
la coordination non seulement le sujet mais aussi l'objet "partagé".
Ceci est impossible dans les constructions sérielles verbales (cf. les critères
en (2a-b)). L'ensemble des conjonctions de coordination inclut hén 'et'
et ma 'mais'. On trouvera ci-dessous des exemples :
13a. A náki en hén a kíi en
3SG frapper 3SG et.alors 3SG tuer 3SG
'Il l'a frappé et il l'a tué'
b. *A náki en hén kíi en
3SG frapper 3SG et.alors tuer 3SG
c. *A náki en hén a kíi
3SG frapper 3SG et.alors tuer
Dans ce cas, la négation
peut apparaître devant le second verbe :
14. A náki en ma
á kii en
3SG frapper 3SG mais 3SG-NEG tuer 3SG
‘Il l’a frappé, mais il ne l’a pas tué’
Par ailleurs, le sujet
du second membre de la coordination n’est pas nécessairement coréférentiel avec
celui du premier membre. En d’autres termes, le partage du sujet n’est pas
obligatoire :
15. A náki en hén
mi kíi en
3SG frapper 3SG et.alors 1SG tuer 3SG
‘Il l’a frappé et (alors) je l’ai tué’
Une conjonction
de subordination peut également apparaître dans la chaîne. Si elle est
présente, un sujet explicite est possible avant le second verbe (voir aussi
Bickerton et Iatridou 1987), soit coréférentiel (16b) soit référentiellement
disjoint du sujet de la principale (16c) :
16a. A téi fáka u kóti di beée
3SG prendre couteau POUR couper DET pain
‘Il a pris le couteau pour couper le pain’
b. A téi fáka faa kóti di beée
3SG prendre couteau POUR=3SG couper DET pain
c. Di wómi téi fáka fu di mujée kóti di beée
DET homme prendre couteau POUR DET femme couper DET pain
Les exemples (16a-b) montrent le caractère optionnel de la réalisation du sujet devant le second verbe.
Pour résumer en ce point de la discussion : les constructions sérielles verbales sont des exemples de prédicats complexes comprenant au moins deux verbes (principaux ou indépendants) dans ce qui semble être une seule et même proposition. Ils sont spécifiés de la même manière en ce qui concerne le temps et la polarité. La négation n’apparaît qu’une fois dans la chaîne, devant le premier verbe. Il n’y a aucune marque de subordination ou de coordination. Telle est la définition de travail à laquelle je me tiendrai dans le reste de cet article.
Muysken et Veenstra (1995 : 300), dans une discussion sur les langues créoles, établissent une division entre d’une part les langues à constructions verbales sérielles propositionnelles, qui laissent apparaître une plus grande indépendance entre les divers sous-événements décrits par les verbes ainsi qu’une sélection lexicale libre, et d’autre part les langues à constructions verbales sérielles syntagmatiques, où l’on trouve moins d’indépendance ou de restructuration thématique[7], et un ensemble limité de verbes. La classe des langues à constructions verbales sérielles propositionnelles comprend le saramaka et le Berbice Dutch, mais non le haïtien ni le papiamentu (cf. Dechaine 1993 sur le haïtien, Bendix 1972 sur le papiamentu). La classe des langues à constructions verbales sérielles syntagmatiques comprendrait le haïtien et le papiamentu, ainsi que le saramaka et le Berbice Dutch.
Cette division appelle trois observations. D’abord, les langues à séries syntagmatiques sont un sous-ensemble des langues à séries propositionnelles. C’est ainsi que les langues du type saramaka constituent l’ensemble incluant, où l’on trouve les deux types de constructions sérielles (syntagmatique et propositionnelle), et les langues du type haïtien en constituent l’ensemble inclus, où l’on ne trouve qu’un type de séries (syntagmatique). On ne trouve pas dans la littérature mention de langues qui n’auraient que des séries propositionnelles. Ensuite, les notions de propositionnel et de syntagmatique ne sont pas clairement définies et n’ont pas (ou pas nécessairement) d’implications sur l’analyse (structurale) des constructions verbales sérielles. En d’autres termes, elles sont utilisées à des fins descriptives pour distinguer entre différents types de constructions verbales sérielles. De plus, si l’on tient compte de la première observation, elles n’introduisent pas de distinction très nette entre les langues sérialisantes. Enfin, les deux facteurs qui permettent de distinguer entre les différents types de constructions verbales sérielles – la plus ou moins grande indépendance entre les différents sous-événements, et la liberté ou la contrainte dans la sélection lexicale – devraient logiquement fournir quatre types possibles de constructions sérielles au lieu des deux mentionnées. Ces quatre possibilités logiques sont représentées schématiquement en (17) :
17.
|
|
Moindre
indépendance entre
sous-événements |
Plus grande
indépendance entre sous-événements |
|
Lexicalement
contraintes |
TYPE 1
(syntagmatique) |
TYPE 2 |
|
Lexicalement
libres |
TYPE 3 |
TYPE 4 (propositionnel) |
La question est de savoir si le TYPE 2 et le TYPE 3 existent. Je montrerai plus bas que oui, et que le saramaka manifeste tout l’éventail des constructions verbales sérielles logiquement possibles.
La notion de ‘sélection lexicale contrainte’ renvoie au fait que dans bien des cas de sérialisation verbale l’un des verbes de la construction tend à appartenir à un certain domaine sémantique ou aspectuel et à apparaître dans une position « fixe ». La notion de ‘sélection lexicale libre’ renvoie à des constructions dans lesquelles cette contrainte n’apparaît pas.
La notion plus ou moins vague de ‘sous-événements plus ou moins indépendants’ renvoie à la composition événementielle de la construction. En usant de la terminologie d’Awoyale (1988), cela signifie que les ‘sous-événements moins indépendants’ impliquent des combinaisons de prédicats de modalité ou d’état avec des prédicats événementiels, ou encore des combinaisons de deux prédicats d’état, tandis que les ‘sous-événements plus indépendants’ impliquent des combinaisons de prédicats événementiels exclusivement.
J’en viens maintenant à une description des quatre types de constructions verbales sérielles en saramaka.
Muysken et Veenstra (1995 : 290) distinguent quatre grands groupes de constructions verbales sérielles du TYPE 1 (syntagmatique) : directionnel, applicatif (argument-introducing), aspectuel et comparatif (degree marking). En saramaka, les verbes suivants peuvent apparaître en position non-initiale dans ce sens :
18.
|
Type |
Inventaire |
Glose |
Sens |
|
directionnel |
gó kó lóntu kumútu dóu |
aller venir entourer sortir arriver |
éloignement rapprochement encerclement origine achèvement |
|
applicatif |
dá taa |
donner dire |
datif,
bénéfactif, expérient,
source complémenteur
fini |
|
aspectuel |
kabá káá |
finir finir |
accompli déjà |
|
comparatif |
pása móo pói |
passer plus gâter |
supériorité supériorité excès |
La plupart de ces verbes (à la notable exception des directionnels) sont susceptibles de grammaticalisation et/ou de réanalyse. Je vais maintenant décrire les différents groupes de constructions verbales sérielles du TYPE 1.
Les verbes gó ‘aller’ et kó ‘venir’ en position non-initiale sont utilisés pout marquer un mouvement d’éloignement ou de rapprochement par rapport à un point de référence posé dans le discours, point qui dans la majorité des cas se trouve être le locuteur (Sebba 1987). Dans la plupart des cas, ils apparaissent avec des verbes de mouvement. Ils peuvent être accompagné d’un groupe prépositionnel locatif, sans que cela soit obligatoire :
19a. A kúle gó
3SG courir aller
‘Il est parti en courant’
b. A wáka kó a mi pisi
3SG marcher venir LOC 1SG cour
‘Il est venu chez moi’
Il n’y a pas de restriction sur le type de verbe avec lesquels ils peuvent se combiner. Outre les verbes inergatifs (comme dans les exemples précédents), on peut avoir aussi dans cette position des verbes inaccusatifs (20a) et transitifs (20b) :
20a. A kaí gó a dí baáku
3SG tomber aller LOC DET trou
‘Il est tombé dans le trou’
b. A túe di súndju gó a dí mátu
3SG jeter DET saleté aller LOC DET forêt
‘Il a jeté les ordures dans la forêt’
Le verbe lóntu spécifie également la direction de l’action exprimée par le premier verbe :
21a. Mi wáka lóntu dí wósu
1SG marcher entourer DET maison
‘J'ai marché autour de la maison’
b. A bi hái dí dóti zuntá lóntu dí kólo gogó
3SG TPS tirer DET terre apporter.auprès entourer DET calebasse racine
‘Il avait mis de la terre autour de la racine de la calebasse'
Le verbe kumútu marque la localisation d’origine du participant. Le verbe dóu marque l’achèvement et/ou le terme de l’action exprimée par le ou les verbes précédents. On en trouve un exemple ci-dessous :
22. A wáka kumútu a mi písi gó a Saamáka Sitaáti dóu
3SG marcher sortir LOC 1SG cour aller LOC Saramaka rue arriver
‘Il est sorti de chez moi vers la rue Saramaka (et y est arrivé)'
Bien que la direction soit prototypiquement exprimée par des verbes de mouvement de type inaccusatif comme gó et kó, d’autres verbes, et plus spécialement des transitifs, peuvent aussi marquer la direction. Dans ces cas la direction exprimée est plus spécifique. Pour une illustration, voir les exemples suivants :
23a. A kándi dí wáta gó
3SG secouer DET eau aller
‘Il a versé l’eau’
b. A kándi dí wáta túe a dí fája
3SG secouer DET eau jeter LOC DET feu
‘Il a versé l’eau sur le feu'
c. A kándi dí wáta butá a dí báta
3SG secouer DET eau mettre LOC DET bouteille
‘Il a versé l’eau dans la bouteille’
Différents verbes sont ainsi utilisés en seconde position pour distinguer différents sens de la notion de VERSER : on a un sens général avec gó comme second verbe, et les sens plus spécifiques de VERSER SUR avec le verbe transitif túe en seconde position, et de VERSER DANS avec le verbe locatif butá en seconde position[8].
Le groupe des applicatifs comprend deux verbes : dá ‘donner’ et táa ‘dire’. Ils apparaissent toujours en position non-initiale.
Dá ‘donner’ introduit des arguments de type But/Récipient (BUT), Bénéfactif (BEN), Expérient (Experiencer) (EXP) et Source (SOURCE). Ceci apparaît respectivement dans les exemples suivants :
24a. A tjá sondi kó dá dí Faánsi sèmbè BUT
3SG porter chose venir donner DET français homme
‘Il a présenté quelque chose au Français’
b. Séi wan ijsie dá mi !
vendre DET glace donner moi BEN
‘Vends-moi une glace !’
c. De maá di fáka dá mi
3PL aiguiser DET couteau donner 1SG EXP
‘Ils ont aiguisé le couteau pour moi’
d. De píndja dí móni dá hen pikí-pikí SOURCE
3PL pincer DET argent donner 3SG petit-petit
‘Ils lui ont soutiré un peu d’argent’
Les exemples suivants contredisent l’observation de Byrne (1987) selon laquelle l’objet de dá ne pourrait être qu’humain. Ils sont tirés de De Groot (1977) :
25a. De bi hópo dí pikí djodjo dá véntu
3PL TPS lever DET petit voile donner vent
‘Ils avaient dressé la voile de misaine au vent’
b. Hói tén dá dí sondí akí
Tenir temps donner DET chose ici
‘Sois patient avec cette chose’
c. A fón wójo dá di taánga u dí sónu
3SG battre œil donner DET force POUR DET soleil
‘Il a cligné des yeux devant la force du soleil’
Dá peut aussi introduire un datif dit éthique dont la meilleure caractérisation sémantique est celle d’Expérient. L’objet est toujours interprété comme une personne qui est responsable de l’événement exprimé par le premier verbe. L’agent de cet événement, s’il existe, n’est jamais ouvertement exprimé. (26a) ressemble superficiellement à une construction passive (l’argument agent n’est pas exprimé et le patient est promu en position sujet), mais (26b), qui contient un verbe inaccusatif, montre clairement qu’il ne s’agit pas d’une construction passive. Une interprétation alternative consiste à dire qu’en (26a) le verbe lási est utilisé de manière inaccusative :
26a. Dí móni lási dá mi
DET argent perdre donner 1SG
‘L’argent s’est perdu par ma faute’
b. Di báta kaí dá hen
DET bouteille tomber donner 3SG
‘La bouteille est tombée par sa faute’
Les verbes inergatifs ne peuvent pas apparaître dans ce contexte.
Táa, variante de táki ‘dire’ introduit des propositions complétives après des verbes de parole, de connaissance et de perception :
27a. A táki táa á búnu
3SG dire dire 3SG=NEG bon
‘Il a dit que ce n’était pas bon’
b. Mi sábi táa á búnu
1SG savoir dire 3SG=NEG bon
‘Je sais que ce n’est pas bon’
c. Mi sí táa dí wómi kumútu a dí wósu káá
1SG voir dire DET homme sortir LOC DET maison finir
‘J’ai vu que l’homme était déjà sorti de la maison’
Il peut aussi introduire le discours direct :
28. Mi táki táa sáka hen búta !
1SG dire dire baisser 3SG poser
‘J’ai dit : pose-le !’
D’autre part, il peut être suivi de fu ‘pour’, comme dans l’exemple suivant, qui peut être caractérisé comme une complétive au subjonctif[9] :
29. I táki táa faa náki dí dágu
2SG dire dire POUR=3SG frapper DET(SG) chien
‘Tu lui as dit de frapper le chien’
Il y a de bonnes raisons de penser que táa, après les verbes de parole, de connaissance ou de perception, n’est pas un verbe mais plutôt une conjonction introduisant des complétives, comme que en français (Veenstra 1996). Cependant, sa position dans la phrase rappelle fortement celle d’un verbe sériel.
Le sous-groupe aspectuel comprend deux éléments : le verbe kabá ‘finir’, et sa variante káá. Tous les deux apparaissent en position non-initiale dans la construction.
Kabá marque l’aspect accompli. Conformément à sa valeur aspectuelle, il peut se combiner avec des Résultats (Achievements) et des Réalisations (Accomplishments)[10], mais non avec des Etats ni des Activités (cf. Byrne 1987) :
30a. Mi jabi dí dóo kabá RESULTAT
1SG ouvrir DET porte finir
‘J’ai fini d’ouvrir la porte’
b. Mi féfi dí dóo kabá REALISATION
1SG peindre DET porte finir
‘J’ai fini de peindre la porte’
c. * Mi fón hen kabá ACTIVITE
1SG battre 3SG finir
d. * A fátu kabá ETAT
3SG gros finir
Il peut aussi apparaître en première position, mais dans ce cas il est de préférence suivi d’une proposition introduite par fu ‘pour’. Dans cet emploi il est avec toutes les classes aspectuelles verbales. On peut soutenir qu’il ne s’agit pas d’un exemple de sérialisation verbale[11].
31a. Mi kabá (u) jabí dí dóo RESULTAT
1SG finir POUR ouvrir DET porte
‘J’ai fini d’ouvrir la porte’
b. Mi kabá (u) féfi dí dóo REALISATION
1SG finir POUR peindre DET porte
‘J’ai fini de peindre la porte'
c. Mi kabá (u) náki hen ACTIVITE
1SG finir POUR frapper 3SG
‘J’ai fini de le frapper’
d. A kabá (u) límbo ETAT
3SG finir POUR propre
Il est complètement propre
Le morphème káá a été réanalysé comme un adverbe signifiant ‘déjà’ (cf. Kouwenberg 1985). Il apparaît toujours vers la fin de la proposition ou de la phrase, ce qui est la position prototypique des adverbes, et il peut se combiner avec toutes les classes aspectuelles verbales :
32a. Mi jabí dí dóo káá RESULTAT
1SG ouvrir DET porte finir
‘J’ai déjà ouvert la porte’
b. Mi féfi di dóo káá REALISATION
1SG peindre DET porte finir
‘J’ai déjà peint la porte’
c. Mi náki hen káá ACTIVITE
1SG frapper 3SG finir
‘Je l’ai déjà frappé’
d. A fátu káá ETAT
3SG gros finir
‘Elle est déjà grosse’
Le sous-groupe comparatif comprend trois membres : pása ‘passer’, moó ‘plus’ et pói ‘gâter’. Pása et moó sont utilisés pour le comparatif de supériorité, et pói est utilisé pour marquer le superlatif d’excès.
Aussi bien pása que moó en construction comparative peuvent se combiner avec des verbes transitifs ou intransitifs, sans différence de sens détectable[12] :
33a. A fátu pása/moó mi
3SG gros passer/plus 1SG
‘Elle est plus grosse que moi’
b. A bebé daán pása/moó mi
3SG boire rhum passer/plus 1SG
‘Il boit plus de rhum que moi’
c. A bebé daán pása/moó watá
3SG boire rhum passer/plus eau
‘Il boit plus de rhum que d’eau’
Selon l’objet de pása/moó,
c’est le sujet ou l’objet du verbe principal qui peut être objet de
comparaison, comme on le voit dans (33b-c).
Si pása suit un verbe de mouvement, il garde son sens original :
34. Mi wáka pása hen
1SG marcher passer 3SG
‘Je suis passé devant lui’
On peut soutenir que ces constructions sont des exemples de constructions sérielles directionnelles.
D’autre part, moó peut aussi être utilisé comme modificateur à l’intérieur d’un syntagme déterminatif :
35. Di moó hánse wan mi ké
DET plus beau un 1SG vouloir
‘Le plus beau je le veux’
Pói ‘gâter’ fonctionne surtout comme marqueur de degré :
36. A fátu pói dá mi
3SG gros gâter donner 1SG
‘Elle est trop grosse pour moi’
Quand il se combine avec un verbe transitif, il peut par ailleurs garder plus de son sens originel, comme on le voit dans l’exemple suivant :
37. De bí náki hen pói
3PL TPS frapper 3SG gâter
A : ‘Ils l’avaient frappé excessivement’
B : ‘Ils l’avaient frappé et cela a mal tourné’
La structure qui rend l’interprétation B possible est probablement une construction du TYPE 3.
La construction comparative avec pása et moó a été complètement grammaticalisée et les verbes ont perdu la plus grande partie (sinon la totalité) de leurs caractéristiques verbales (cf. Byrne 1987 pour une discussion approfondie et plus de détails sur cette construction).
Venons-en maintenant aux constructions sérielles du TYPE 2. Elles ont aussi un verbe dans une position fixe, mais contrairement à celles du TYPE 1 leur composition événementielle est interprétée de façon plus lâche. En saramaka, ces constructions sont formées avec des verbes causatifs en position non-initiale et le verbe téi ‘prendre’ en première position :
|
Type |
Elément |
Glose |
Sens |
|
causatif |
mbéi dá |
faire donner |
causation
directe causation
indirecte |
|
applicatif |
téi |
prendre |
instrumental,
objet direct,
comitatif |
Comme les constructions sérielles du TYPE 1, celles-ci sont susceptibles d’être grammaticalisées. Les verbes causatifs mbéi et dá ont été réanalysés comme des complémentiseurs. En revanche, tel n’est pas le cas pour téi. Pourtant, ce dernier verbe a d’autres particularités que l’on verra plus bas.
Dans la plupart des études (p. ex. Jansen et al. 1978, Lefebvre 1988), les constructions de type PRENDRE sont classifiées comme constructions sérielles du TYPE 1. La question est de savoir comment l’analyser. Sa composition événementielle est-elle celle d’une modalité et d’un prédicat événementiel ou celle de deux prédicats événementiels ? Qu’on examine l’exemple suivant d’une construction de type PRENDRE à valeur instrumentale :
39. A téi fáka kóti dí beée
3SG prendre couteau couper DET pain
En d’autres termes, quel est le sens de cette phrase : Il a coupé le pain avec un couteau ou Il a pris un couteau et a coupé le pain ? Dans la littérature sur la sérialisation verbale il est souvent traduit de la première manière (ce qui le classe dans le TYPE 1). Cependant, la plupart de mes informateurs saramaka lui assignent un sens plus proche de la seconde traduction (voir Lumsden 1993 pour des remarques similaires sur le haïtien)[13]. La façon la plus naturelle de rendre le sens de la première traduction est de se servir de la variante prépositionnelle ci-dessous[14] :
40. A kóti dí beée ku fáka
3SG couper DET pain avec couteau
Ceci classifierait l’exemple (39) comme du TYPE 2.
Le verbe téi peut introduire des arguments Instrumental, Comitatif et Patient du second verbe. Ceci apparaît dans les exemples suivants :
41a. A téi di páu náki hen gbóó túe káá INSTRUMENT
3SG prendre DET bâton frapper 3SG IDEOPHONE jeter finir
‘Il avait déjà pris un bâton et l’avait frappé avec’ [trad. approximative]
b. Mi téi hen gó a dí sikóutu COMITATIF
1SG prendre 3SG aller LOC DET police
‘Je l’ai pris et suis allé à la police avec' [trad. approximative]
c. Me téi dí búku butá alá PATIENT
1SG=NEG prendre DET livre mettre là
‘Je n’ai pas pris le livre pour le mettre là’
Les constructions causatives avec mbéi ‘faire’ comme second verbe expriment la causalité directe :
42a. Dí tjúba tá kái mbéi hen uwii munjá tooná kó bè
DET pluie ASP tomber faire 3SG cheveux mouillé tourner venir rouge
‘Il pleut de sorte que ses cheveux sont mouillés et deviennent rouges’
b. Egbert bebé daán hía pói mbéi a fiká a wósu síki-síki
Egbert boire rhum beaucoup gâter faire 3SG rester LOC maison malade-malade
‘Egbert a bu trop de rhum, de sorte qu’il est resté à la maison malade’
Ainsi, en (42a), le fait que ses cheveux aient été mouillés (et soient comme conséquence devenus rouges) est (directement) causé par la pluie. Dans tous ces exemples, mbéi lie deux événements qui sont l’un et l’autre exprimés par un verbe.
Les constructions
causatives avec dá expriment une causalité indirecte :
43a. Dí mujée mbéi te dá dí míi bebé
DET femme faire thé donner DET enfant boire
‘La femme a fait du thé pour le faire boire à l’enfant’
b. A butá hen-seéi dá a fón ku schaak
3SG mettre 3SG-MEME donner 3SG battre avec échecs
‘Il s’est fait battre par elle aux échecs’
L’action exprimée par le premier verbe crée une situation dans laquelle l’action exprimée par le second verbe peut se produire. Ainsi, tout comme avec mbéi, ce sont deux événements qui sont liés.
Le TYPE 3 est constitué par les constructions sérielles résultatives. Elles correspondent en partie aux combinaisons Verbe + Particule des langues germaniques (cf. Sebba 1987). Bien que la position du verbe marquant le résultat soit plus ou moins fixe (non-initiale), elles diffèrent du TYPE 1 en ce que l’inventaire des verbes qui en font partie est (en principe) ouvert.
Une liste non exhaustive des verbes qui peuvent apparaître dans cette position est kíi ‘tuer’, fáu ‘évanoui’, téi ‘prendre’, túe ‘jeter’, hói ‘tenir’, púu ‘tirer’, paajá ‘séparer, jabí ‘ouvrir’ et kísi ‘attraper’. On en trouvera ci-dessous quelques illustrations :
44a. De hói hen butá
3PL tenir 3SG mettre
‘Ils l’ont gardé sous contrôle’
b. De sikópu hen kíi
3PL donner.un.coup.de.pied 3SG tuer
‘Ils l’ont tué à coups de pieds’
c. Mi kísi dí fíi otó téi a mámate
1SG prendre DET POUR-2SG histoire prendre LOC matin
‘Je me suis rappelé ton histoire au matin’
d. A boóko hen púu
3SG casser 3SG tirer
‘Il l’a détaché en le cassant’
Il semble qu’il y ait une contrainte de transitivité sur le premier verbe, comme dans (45), et sur le second verbe, comme dans (46) :
45a. De sikópu hen kíi TRANSITIF
3PL donner.un.coup.de.pied 3SG tuer
‘Ils l’ont tué à coups de pieds’
b. *De kái kíi INTR. (INACCUSATIF)
3PL tomber tuer
c. *De kulé (de-seéi) kíi INTR. (INERGATIF)
3PL courir 3PL-MEME tuer
46a. De fáa dí páu túe TRANSITIF
3PL hacher DET arbre jeter
‘Ils ont abattu l’arbre’
b.*De fáa dí páu kái INTR. (INACCUSATIF)
3PL hacher DET arbre tomber
Bien que ceci semble indiquer que les deux verbes de la construction résultative doivent être transitifs (comme le soutient Veenstra 1996), le comportement dans la construction résultative de l’une des deux classes de verbes symétriques (alternativement transitifs et intransitifs) du saramaka montre que les choses sont plus complexes, et que ce ne sont pas seulement les verbes transitifs qui peuvent participer à cette construction.
Le saramaka a deux classes de verbes symétriques :
Classe
A boóko ‘casser’, sínki ‘couler’,
jó ‘fondre’, jabí ‘ouvrir’, púu ‘tirer’ etc.
47a. A jabí dí dóò TRANSITIF
3SG ouvrir DET porte
‘Il a ouvert la porte’
b. Dí dóò jabí INACCUSATIF
DET porte ouvrir
‘La porte s’est ouverte’
Classe B síki ‘être malade’, hánse ‘être beau’, límbo ‘être propre’, bè ‘être rouge’, etc.
48a. De síki hen TRANSITIF
3PL malade 3SG
‘Ils l’ont rendu malade’
b. A síki INACCUSATIF
3SG malade
‘Il est malade’
Les verbes de la classe A sont possibles en position initiale (aussi bien qu’en position seconde) :
49a. A boóko hen púu
3SG casser 3SG tirer
‘Il l’a tiré en cassant’
b. *A boóko hen kaí
3SG casser 3SG tomber
Boóko ‘casser’ et púu ‘tirer’ sont tous deux des verbes de la classe A. Si le premier verbe de la construction est la variante transitive d’un verbe de la classe A, le second verbe doit lui aussi être transitif, ce qui rend compte de la différence de grammaticalité entre (49a) et (49b). En revanche, si le premier verbe est la variante intransitive, alors le second verbe est lui aussi intransitif. Dans ce dernier cas, l’inaccusatif kaí est possible en seconde position :
50a. A boóko púu
3SG casser tirer
‘Il s’est détaché en cassant’
b. Dí wósu boóko kaí
DET maison casser tomber
‘La maison s'est effondrée’
La généralisation en ce qui concerne la combinabilité des verbes dans les constructions résultatives a donc la forme :
51. a. NP1 VTRANS NP2 VTRANS
b. *NP1 VTRANS NP2 VINACC
c. *NP1 VINACC NP2 VTRANS
d. NP1 VINACC NP2 VINACC
Donc, bien que l’inventaire des verbes qui peuvent apparaître dans cette construction soit en principe ouvert, il y a une sorte de contrainte de parallélisme dans la transitivité des deux verbes impliqués.
Dans les constructions du TYPE 4 (propositionnelles), tout est possible tant qu’il n’y a pas d’obstacle sémantique ou pragmatique. Il n’y a pas de restriction sur l’inventaire des verbes susceptibles d’y participer, non plus que sur leur position dans la chaîne :
52a. A kísi dí fou náki kíi limbó bói njan
3SG prendre DET oiseau frapper tuer propre cuire manger
‘Il a pris l’oiseau, l’a tué, nettoyé, cuisiné et mangé’
b. A súti hen fulá pása gó náki dí sitónu hén mi téi hen
3SG tirer 3SG percer passer aller frapper DET mur et 1SG prendre 3SG
‘Il lui a tiré dessus et la balle l’a traversé, s’est fichée dans le mur et je l’ai recueillie’
Le premier exemple exprime une suite assez complexe d’événements (cinq en l’occurrence) dans laquelle tous les verbes partagent leurs arguments avec le premier verbe (et entre eux). Ce partage d’arguments n’est pas obligatoire, comme on le voit par le second exemple qui décrit une fusillade dans la rue Saramaka entre un policier et un criminel, ainsi que le ramassage de la balle par un passant. Bien que la balle ne soit explicitement réalisée que comme l’objet de téi, elle est interprétée comme le sujet des verbes pása, gó et náki.
Dans cet article, j’ai distingué quatre types de constructions verbales sérielles en saramaka. Deux de ces quatre types sont susceptibles d’être grammaticalisés (le TYPE 1 à l’exception des directionnels, et le TYPE 2 à l’exception des séries de prendre).
L’une des questions les plus intéressantes posées à la théorie grammaticale par les constructions sérielles est de savoir comment interagissent leurs propriétés lexicales et syntaxiques. D’un côté, elles semblent lexicalement déterminées : (i) les combinatoires sont en partie restreintes lexicalement, p. ex. seuls les verbes de mouvement peuvent être suivis d’‘aller’ et ‘venir’ ; (ii) ils peuvent former des expressions idiomatiques, p. ex. láfu NP kíi ‘rire NP tuer’ prend le sens de ‘railler NP’ ; (iii) ils subissent souvent une restructuration thématique pour former des prédicats complexes. D’un autre côté, chaque verbe pris individuellement est un verbe autonome, assignant un cas et un rôle sémantique aux arguments, et les différents verbes peuvent référer à des sous-événements différents.
A la lumière de ces observations, la question centrale peut alors être de savoir si la sérialisation verbale constitue en tant que tel un domaine de recherche valide. En d’autres termes, est-il faisable ou possible d’effectuer une analyse unifiée des quatre types de constructions verbales sérielles identifiés dans cet article (voir Muysken 1988, Dechaine 1993, Veenstra 1996 pour des analyses non-unifiantes) ? Cette question a aussi certainement des implications sur le problème de l’émergence de ces constructions dans les langues créoles, mais cela nous entraînerait malheureusement trop loin du thème du présent article.
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[1] Traduction française de Michel Launey.
[2] Bien que le saramaka soit un créole à base mixte anglo-portugaise, l'anglais est dominant dans le lexique par rapport au portugais, ce qui permet de considérer le saramaka, fondamentalement, comme membre du groupe atlantique des créoles à base lexicale anglaise (Bakker, Smith et Veenstra 1995).
[3] Les données utilisées dans cet article ont été recueillies au cours de séances de travail menées de 1990 à 1995 auprès d'émigrés saramaka aux Pays-Bas (variété dite du Gaánse), et pendant un séjour de terrain de quatre mois à Paramaribo en 1993, avec des Saramaka de la région du Básuse. Les données de Byrne (1987) appartiennent au dialecte du Líbase.
[4] Ce mot est à prendre ici dans le sens générativiste (où il regroupe les réfléchis et les réciproques).
[5] Il est possible que les informateurs consultés par Byrne aient en réalité interpété les phrases de type (5) comme deux propositions coordonnées.
[6] Après tout, la possibilité d'avoir un sujet explicite et celle d'avoir un marqueur temporel avant le second verbe sont liées.
[7] Par restructuration thématique, on entendra ici les cas où les deux verbes forment un prédicat complexe, dont la structure argumentale est le résultat d’une composition restructurée des structures argumentales des deux (ou davantage) verbes impliqués.
[8] Il est possible que les deux derniers exemples soient des constructions sérielles du TYPE 3. Si tel est le cas, c’est simplement une preuve qu’il est difficile de poser des frontières strictes entre les différents types de constructions verbales sérielles.
[9] A Balinsula, un village de la région du Básulio (dont le peuplement est antérieur aux déplacements consécutifs à la mise en eau du barrage), on peut trouver des complétives de verbes de discours qui sont introduites simplement par fu ‘pour’, comme dans (i) :
(i) I táki faa náki dí dágu
2SG dire POUR=3SG frapper DET(SG) chien
‘Tu lui as dit de frapper le chien’
Cette construction est synonyme de celle de (29). Elle n’est pas possible dans le reste de la région. Dans la région du Básulio, seule l’addition de dá hen ‘donner 3SG’ dans la principale rend la construction acceptable :
(ii) I táki dá hen faa náki dí dágu
2SG dire donner 3SG POUR=3SG frapper DET(SG) chien
‘Tu lui as dit de frapper le chien’
On n’a pas de données de ce type pour la région du Líbalio.
[10] On entend par achievement un résultat immédiat (ex. : ouvrir la porte) et par accomplishment un résultat issu d’un processus long (ex. : construire une maison) (N. du T.).
[11] Dans le cas où la conjonction (f)u manque, kabá a (vraisemblablement) été réanalysé comme partie du complexe flexionnel. Dans cette position il ne peut pas se voir adjoindre son idéophone kéé (cf. Rountree 1992) :
(i)a.
De kabá kéé u féfi di wósu
3PL.
finir ID POUR peindre DET(SG) maison
‘Ils ont (complètement) fini de peindre la maison
b. *De kabá kéé
féfi di wósu
3PL. finir ID peindre DET(SG) maison
On trouve un même type de réanalyse avec guenti ‘avoir l’habitude de’ et lobi ‘aimer à’ (cf. Bakker 1989).
[12] Byrne (1987) note deux exemples dans lesquels pása et moó ne sont pas interchangeables :
(i)a.
A píki moó/*pása mi
3SG petit plus/passer 1SG
‘Il est plus petit que moi’
b. A kóni moó/*pása dí wómi
3SG malin plus/passer DET homme
'Il a été plus malin que l’homme'
[13] Doit-on en conclure que les langues diffèrent sur ce point, et que les constructions de type PRENDRE sont différentes d’une langue à l’autre ? Peut plaider dans ce sens le fait que, dans certaines langues, prendre, en tant que premier verbe des constructions sérielles, a été grammaticalisé (ou, si l’on préfère, a été sémantiquement affaibli), mais que cela n’est pas vrai dans d’autres langues (cf. Lord 1989). Ceci peut signifier qu’en saramaka le verbe téi ‘prendre’ a suffisamment gardé de son sens lexical pour appartenir (encore) aux constructions du TYPE 2, contrairement à prendre dans d’autres langues.
[14] Il reste une différence d’interprétation entre la construction prépositionnelle et la construction verbale sérielle, à savoir : dans la seconde, l’Agent de l’action décrite par le second verbe est plus intentionnel, c.-à-d. qu’il contrôle davantage l’action (cf. Da Cruz 1992 sur l’intentionnalité dans les constructions verbales sérielles).