Laurence GOURY
CELIA-IRD Guyane
Le ndjuka tongo, ou okanisi tongo[1],
est l’un des créoles de base lexicale anglaise originaire du Surinam, parlé par
les descendants des Noirs Marrons qui vivent en Guyane sur certaines portions
du fleuve Maroni (commune de Grand Santi), frontière naturelle avec le Surinam,
et dans les communes de l’Ouest guyanais (à Saint-Laurent du Maroni, la
sous-préfecture; à Mana et sur les routes départementales qui la relient à
Saint-Laurent).
Le ndjuka fait partie du groupe linguistique des créoles de
base lexicale anglaise du Surinam, qui regroupe les langues suivantes:
- le sranan tongo, langue des Créoles[2]
du Surinam et langue véhiculaire dans tout l’Ouest guyanais,
- l’aluku, le ndjuka, le paramaka, langues des différents
groupes businenge (ou Noirs Marrons) de Guyane française,
- le saramaka, créole de base anglaise partiellement
relexifié en portugais, parlé également par des Noirs Marrons.
Ces langues entretiennent entre elles des relations d’ordre
dialectal, dans deux sous-groupes distincts, l’un regroupant le saramaka et le
matawai (non parlé en Guyane française), et l’autre, l’ensemble des autres
variantes. Pour des raisons identitaires cependant, les différents groupes
ethniques tiennent à garder une dénomination propre à chaque langue: on parlera
alors de ndjuka tongo (langue des Ndjuka, de tongo < ‘tongue’
angl.), d’aluku tongo, langue des Aluku ou Boni, de pamaka tongo,
langue des Paramaka (voir Bilby dans ce volume).
Nous présenterons ici des données relevant de deux des
variantes parlées en Guyane:
- le ndjuka tongo, ou okanisi tongo, tel qu’il
est parlé dans la région de Mana par des familles originaires de la rivière
Cottica, au Surinam.
- l’aluku tongo, parlé dans la région de Maripasoula
et Papaïchton, et sur le bas-Maroni (commune d’Apatou).
Dans une perspective plus large, on considérera que les
créoles anglais du Surinam sont proches de ce que Winford appelle les Caribbean
English Creoles, créoles anglais de la Caraïbe (CEC), et le lecteur ne
s’étonnera donc pas de la référence faite parfois à ce groupe de langues.
Dans cet article, nous examinerons l’histoire du morphème de,
en montrant comment les mécanismes de restructuration grammaticale et
l’influence du substrat ont pu converger pour donner naissance aux structures
actuelles. Des travaux antérieurs (Pochard & Devonish 1986; Arends 1986; Mc
Whorter 1997) ont montré le rôle et l’histoire de de dans d’autres
créoles anglais (sranan tongo; jamaïcain), et le lien envisageable entre la
déixis et la grammaticalisation de certaines marques. Nous reprendrons ici
l’ensemble des valeurs de de afin de rendre compte de son fonctionnement
en synchronie et en diachronie.
Dans une première partie, on présentera la distribution de de
dans l’état actuel de la langue, en décrivant ses différents emplois et le
statut qu’ils impliquent : à la fois verbe 'être' de localisation, adverbe
et démonstratif déictiques, mais aussi, sous une forme réduite, morphème
d'imperfectif dans le groupe verbal, chacune des fonctions de de étant
déterminée par son contexte d'emploi. Dans la seconde partie, nous mettrons en
évidence les raisons du changement linguistique qui a conduit à la distribution
actuelle de cette marque: les textes anciens permettent de faire l'hypothèse
que tous les emplois de de sont le résultat de l'évolution, dans des
contextes particuliers, de l'item there de l'anglais.
Dans cet emploi particulier, il entre dans un paradigme de
trois formes déictiques qui marquent différents degrés de distance par rapport
au locuteur :
ja
/ jaaso ici degré 0 de distance / locuteur de l'angl. here
de là degré 1 de distance / locuteur de l'angl. there
anda là-bas degré 2 de distance / locuteur de l'angl. yonder
Il fonctionne comme un adverbe de phrase, en complément périphérique de localisation déictique, comme dans les exemples suivants :
1. ma den goon sa u be ondoo de, efu na kawe, efu gaan busi ?[3]
mais/ad/abattis/rel/2pl/passé/défricher/là/si/cop/kawe/ou/grand/forêt
‘Mais les abattis que vous défrichiez là, c’est du ‘kawe[4]’
ou de la grande forêt?’ (aluku)
2. we a akisi efu den moni sa u be e feni de...
bon/3sg/demander/si/ad/argent/rel/2pl/passé/impf/trouver/là
‘Il demande si l’argent que tu gagnais là...’(aluku)
En combinaison avec l’article défini, dans une construction
discontinue qui encadre le nom tête de syntagme, de permet de marquer le
degré 1 de distance et de localiser une entité par rapport au locuteur. Dans ce
contexte, de est également en paradigme avec les deux autres formes
déictiques spatiales ja et anda, et fait partie intégrante du
système de détermination du nom tête de syntagme:
3. ma nownow ja a sani de aÛ de so taanga moo
mais/maintenant/ici/ad/chose/deict/neg/être/ainsi/fort/plus
‘Mais maintenant ici, cette chose-là n’est plus aussi
forte.’
Dans le contexte discursif, de permet la localisation
anaphorique d’une entité par rapport à un moment antérieur du discours :
(Le narrateur raconte que les deux protagonistes de
l’histoire arrivent à une grande étendue d’eau qu’il va être difficile de
traverser. Un auditeur demande des précisions )
4. a timba de, na wan gaan wataa ?
ad/étang/deict/cop/ai/grand/eau
‘Cet étang-là (dont tu viens de parler), c’est une grande
étendue d’eau ?’
Par ailleurs, de peut accompagner une entité
renvoyant à du temporel, la distance sera alors interprétée par rapport au
moment de l’énonciation, antérieur ou postérieur selon le contexte linguistique
(marques de TAM sur le verbe) et/ou discursif :
5. akisi ? a ten de ‘pepeka’ á be de?
hache/ad/temps/deict/tronçonneuse/neg/passé/être
‘Une hache ? A cette époque-là, il n’y avait pas de
tronçonneuse ?’(aluku)
Nous ferons quelques remarques sur la construction démonstrative:
a. L’opération qui consiste à localiser une entité par
rapport à la sphère du locuteur ne peut se faire que sur un terme défini.
Ainsi, un syntagme comme le suivant est agrammatical :
*wan
timba de
ai/étang/deict
De même, l’interprétation de l’exemple suivant ne peut être
qu’existentielle (voir section suivante pour l’emploi de de comme verbe
'être' d’existence), et non pas déictique:
6. ne u si wan
duupu sama de
alors/1pl/voir/ai/groupe/personne/être
‘On a vu qu’il y avait un groupe de personnes.’
et non pas *ce groupe de personnes-là
On peut également trouver la construction démonstrative de proximité avec une marque personnelle possessive, autre forme de définitude du groupe nominal:
7. a ten di u sama ja fusutan u e caa bagasi go
ad/temps/rel/1pl/personne/deict/comprendre/1pl/impf/porter/bagage/aller
‘Au moment où
ces gens-ci de notre communauté ont compris, on a transporté des bagages.’
b. La solidarité syntaxique entre l’article défini et le
déictique postnominal se manifeste lors d’opérations de mouvement ou lors de la
mise en relation de deux nominaux déterminés dans une construction génitivale,
comme dans les exemples suivants où le déictique conserve sa position au sein
du groupe nominal:
mouvement du groupe nominal:
8. [na a kiiki
de]rhème den e kali komontibo
cop/ad/crique/deict/3pl/impf/appeler/Cormontibo
‘C’est cette crique-là, qu’ils appellent Cormontibo.’
relation
génitivale entre deux groupes nominaux:
9. na [[a
pikin kiiki de] nen] komontibo
cop/ad/petit/crique/deict/nom/Cormontibo
‘C’est le nom de cette petite crique-là, Cormontibo.’
c. Ce type de construction complexe se retrouve dans la
plupart des créoles anglais de la Caraïbe avec les mêmes termes (les adverbes
déictiques signifiant ici, là...), et existe en sranan tongo, langue
relativement proche du ndjuka, avec des termes différents (les formes dérivées
des démonstratifs anglais this et that). Nous donnerons
ci-dessous quelques exemples :
créoles anglais Barbade /
Panama[5] :
10. di pikni (i)ya "the child here" cet enfant-ci
di pikni de "the child there" cet enfant-là
di pikni ova de "the child over there" cet enfant là-bas
11. den dey dati, den no taygi no wan sma noti fu san den si
ad/jour/cela/3pl/neg/dire/neg/ai/personne/rien/pour/que/3pl/voir
‘A ce moment-là (litt. ces jours-là), ils ne dirent à
personne ce qu’ils virent.’
(Bruyn
1995 : 107)
12. fa mi e go dringi a watra disi ?
comment/1sg/impf/aller/boire/ad/eau/ceci
‘Comment vais-je boire cette eau ?’
(SIL)
La construction démonstrative complexe dans les créoles
anglais est en concurrence avec une construction simple où le démonstratif est
préposé :
13. dis(-ya) pikni "this (here) child" cet enfant
da(t) pikni "that child" cet enfant-là
En ndjuka, la seule
construction possible est celle présentée plus haut (dans les exemples 3 à 9).
Ceci nous amène à penser que l’usage de l’adverbe déictique dans ce contexte
précis a engendré, à la suite d’une automatisation de la structure, la
formation d’une nouvelle construction syntaxique et par là-même le changement
de catégorie grammaticale du déictique. Celui-ci passe alors de la catégorie
lexicale adverbe à celle de morphème grammatical déictique non autonome et
intimement lié à l’article défini qui précède le nom. Ce mécanisme sera
détaillé dans la partie suivante.
d. On retrouve, à travers la postposition de déterminations
grammaticales sur le nom, un phénomène bien attesté dans ce type de langues:
dans les créoles de base française de la Caraïbe en effet, l’article défini
lui-même est postposé au nom, comme dans l’exemple suivant en martiniquais. On
peut d’ailleurs penser que l’origine des articles définis postposés dans ces
langues est une construction à valeur déictique, du type de celles qui
fonctionnent encore en français contemporain: ‘cet avocat-là’; ‘cette
maison-là’.
14. zaboka-a ja mi
avocat-ad/déjà/mur
L’avocat est déjà mûr.
(Bernabé,
1987)
15. i pran chimen kaz-a
3sg/prendre/chemin/maison-ad
Il prends le chemin de la maison.
(conte
guyanais)
Le morphème de présente une unité sémantique dans son
emploi non prédicatif, à savoir celle de distanciation avec le locuteur, mais
intervient dans deux contextes syntaxiques différents: d’une part, en qualité
d’adverbe, il conserve son statut lexical et fonctionne comme complément de
phrase, à valeur locative déictique; d’autre part, en qualité de particule
démonstrative, dans une construction complexe où il entretient une forte
solidarité avec l’article et a alors un statut grammatical, il apporte une
précision quant à la détermination du nom tête de syntagme. Dans les deux
contextes, il appartient à un paradigme de trois formes déictiques. Le problème
qui se pose est celui de savoir si l’on considère que l’on est en présence
d’une marque unique dont la distribution implique deux interprétations
différentes, et deux statuts syntaxiques différents, ou si l’on considère que
l’on est face à deux marques bien distinctes.
Nous examinerons dans cette section les emplois de de
comme marqueur de prédication: ceux-ci seront classés selon leur plus ou moins
grande proximité sémantique avec l’étymon anglais d’origine et de sa valeur de
‘localisation spatiale’. de, dans une relation prédicative de type
< x R y >, permet de mettre en
relation deux arguments x et y qui
peuvent prendre des valeurs différentes entraînant des types de
prédication différents. L’absence de y
correspond à une prédication existentielle.
Dans son emploi prédicatif le plus immédiatement relié avec les valeurs présentées plus haut, de fonctionne comme un verbe 'être' de localisation. Son statut strictement verbal est confirmé par la possibilité d’accueillir les marques de TAM (exemple 17) et la négation, qui le précèdent selon un ordre contraint par les règles de bonne formation du syntagme verbal.
Aucune contrainte ne pèse
sur la sélection de x, et y sera un syntagme prépositionnel à
valeur locative introduit par la préposition na ~ a[6]:
16. wan kondee di de a busi kondee
ai/village/rel/être/prep/foret/pays
‘un village qui est dans le busikondee[7]’
17. te a patu o de a faja, da ju aÛ mu saka en a doti
quand/ad/casserole/fut/être/prep/feu/alors/2sg/neg/devoir/descendre/3sg/prep/sol
‘Quand la casserole sera sur le feu, tu ne dois pas la
poser sur le sol.’ (SIL)
Y, introduit par na, peut également avoir une valeur temporelle: de sert alors de mise en relation de localisation temporelle entre X et Y:
18. a fo juu u de
prep/4/heure/1pl/être
‘Il est 4 heures.’
Lorsqu’y est absent de la relation prédicative, de prend alors la valeur de verbe 'être' d’existence, cas particulier de la localisation dont on ne précise pas le repère spatial; l’entité est repérée par rapport à la prédication elle-même, on en conclut donc qu’elle existe: « Existence is but the limiting case of location in an abstract, deictically neutral, space ».
(Lyons 1977 : 723)
Il peut être accompagné des marques de TAM et de la négation. x est obligatoire et renvoie à l’entité, animée ou inanimée, dont on prédique l’existence:
19. ma toku man de di koni eke en tu
mais/pourtant/homme/être/rel/intelligent/comme/3sg/aussi
‘Mais pourtant, il y a des hommes aussi intelligents que
lui.’
20. sani ná e de fu den øan, ala sama angii e kii
chose/neg/impf/être/pour/3pl/manger/tout/personne/faim/impf/tuer
‘Il n’y a rien à manger, tout le monde souffre de la
faim.’ (litt. la faim tue tout le monde)
21. baala anaensi ben de te
frère/Anansi/passé/être/exclamatif
‘Il était une fois Anansi.’
Dans les contextes présentés en i. et ii. ci-dessous
(paragraphe 1.2.4.2.), le verbe de est la seule forme possible pour
marquer la relation entre X et Y (localisation) ou entre X et la prédication
(existence). On verra que dans certains des contextes présentés en iii., de
est en distribution complémentaire avec la particule na.
Ce type de prédication est également un cas particulier de la prédication de localisation: y est alors un syntagme prépositionnel dont le nom tête de syntagme a une valeur sémantique abstraite (non locative), il peut être introduit par la préposition na, et dénote un état particulier dans lequel l’entité représentée par l’argument x se trouve.
C’est une extension de l’emploi locatif de de, où le repère localisateur n’est plus un lieu géographique, mais un état psychologique. La nature des arguments confère alors à de une valeur de verbe d’état, qui peut là encore être modifié par les marques de TAM et la négation.
22. ne i si, anainsi, dagu, bubu, ne den de a toobi.
alors/2sg/voir/Anansi/Chien/Tigre/alors/3pl/être/prep/problème
‘Alors tu vois, Anansi, Chien et Tigre sont en conflit.’
(SIL)
23. bika na seli sani na en de a modo nownow, seli goon øaøan
parce
que/cop/vendre/chose/cop/3sg/être/prep/mode/maintenant/vendre/abattis/nourriture
‘Parce que c’est ça qui est à la mode maintenant, vendre
la nourriture de l’abattis.’
24. a deki di i e wani apodo sii de, (...), a so a e de
ad/épaisseur/rel/2sg/impf/vouloir/wassaye[8]/graine/être/cop/ainsi/3sg/impf/être
‘L’épaisseur que tu veux que le wassaye aie,(...), c’est
comme ça qu’il devient.’
La présence de la marque d’imperfectif e, dont nous ferons l’analyse plus loin puisqu’elle est liée historiquement au verbe de (voir section 2.4.), signale le passage d'une valeur statique à une valeur dynamique, et fait de de "être" un procès en devenir (exemple 24). Dans les exemples 22 et 23, la présence de la marque na comme copule est impossible, peut-être en raison d’une incompatibilité dans la suite na[cop] na[prep]:
*ne den
na a toobi
alors/3pl/cop/prep/problème
La prédication attributive en ndjuka se construit généralement avec l’élément na qui permet la mise en relation entre deux syntagmes nominaux représentant l'argument x et le prédicat Y, de type < x na y >. y renvoie alors à une propriété attribuée à x. De la même manière se construit la prédication équative, ou x et y sont alors coréférentiels.
prédication attributive :
25. en dda na ben wan sama di sabi taki
3sg/père/cop/passé/ai/personne/rel/savoir/parler
‘Son père était une personne qui savait parler.’
26. a bita na wan sani di e waka a ini i buulu
ad/amer/cop/ai/chose/rel/imp/marcher/prep/dans/2sg/sang
‘La plante ‘amer’ est une chose qui coule dans ton sang.’
prédication équative :
27. a uman de na mi tanta
ad/femme/deict/cop/1sg/tante
‘Cette femme-là est ma tante.’
Pourtant, lorsque la relation prédicative est affectée par des modalités aspecto-temporelles ou par la négation, la forme na, dont le statut non verbal empêche la présence de marques de TAM, tend à être remplacée par de. On peut alors considérer que de joue le rôle d’une copule, c’est-à-dire d’un élément sans valeur sémantique qui sert de support aux marques de TAM et de relateur entre les deux termes d’une prédication, mais n’apporte aucune information sémantique particulière. On distinguera alors plusieurs contextes d’apparition de de comme copule.
Les deux exemples suivants montrent les deux seuls contextes
dans lesquels l’alternance na / de est possible formellement.
Nous reviendrons plus loin en détail sur les contraintes liées aux valeurs
aspectuelles qu’implique le choix de l’une ou l’autre marque.
28. te i si wan kondee naÛ a faaka tiki, [da a aÛ de wan kondee].
quand/2sg/voir/ai/village/neg/avoir/drapeau/bâton/alors/3sg/neg/être/ai/village
‘Quand tu vois qu’un
village n’a pas de bâton des ancêtres, alors ce n’est pas un village.’
[da
naÛ
wan kondee]
alors/cop + neg/ai/village
‘(…), alors ce n’est pas un village.’
29. a toli de ben de wan cali toli
ad/histoire/deict/passé/être/ai/triste/histoire
‘Cette histoire était une histoire triste.’
a toli de
na ben wan cali toli
ad/histoire/deict/cop/passé/ai/triste/histoie
‘Cette histoire était une histoire triste.’
Les exemples suivants montrent qu’en présence de marques de TAM, la présence de de est véritablement contrainte, la séquence *TAM + na étant agrammaticale. On a alors recours à la forme verbale de pour marquer une prédication attributive dont la réalisation est envisagée dans le futur :
30. i na tembeeman
2sg/cop/menuisier
‘Tu es menuisier.’
31. i o de tembeeman
2sg/fut/être/menuisier
‘Tu seras menuisier.’
Par ailleurs, de sert également de copule dans les constructions où le prédicat est décroché à gauche avec la particule na qui ne peut être reprise dans la proposition principale :
32. na wan yefrou Lina de
FOC DET teacher name COP
‘Lina is a TEACHER.’
(Migge,1998:286)
33. na mati den be de
cop/ami/3pl/passé/être
‘C’est ami qu’ils étaient.’
(SIL)
Comme on le montre dans Goury (1999 : 334), la différence de statut entre la copule na et le verbe de explique la distribution complémentaire de ces deux marques lors du décrochage à gauche du prédicat : on considère en effet na comme une particule rhématique qui doit être suivie d’un élément prédiquant (un GN dans les exemples précédents), alors que de est véritablement un verbe 'être' qui peut être centre de prédication dans la proposition principale.
Dans certaines constructions prédicatives d’attribution, l’emploi de l’une des deux formes est contraint également par la valeur aspectuelle que va impliquer le choix de celle-ci : dans ces contextes, de a alors une valeur sémantique de contingence qui résulte de son statut de verbe 'être' de localisation. Dans l’exemple suivant par exemple, le choix de de est contraint, la forme avec na est agrammaticale :
34. di mi be de wan pikinengee
quand/1sg/passé/être/ai/enfant
‘Quand j’étais un enfant...’
34’. *di mi na ben wan pikinengee
quand/1sg/cop/passé/ai/enfant
La présence de di, marqueur de temporalité, rend impossible l’emploi de na qui, comme l’explique Arends (1986 : 114), est réservé à l’expression d’une relation d’identité non affectée par le temps. De au contraire marque une contingence temporelle compatible avec di, qui localise la relation d’identité dans un temps déjà révolu.
Dans la construction prédicative d’attribution, l’emploi de l’une ou l’autre des formes a des répercussions sur l’interprétation aspectuelle de la phrase, comme le montrent les exemples suivants :
35. mi dda na tembeeman
1sg/père/cop/menuisier
‘Mon père est menuisier.’
36. mi dda de tembeeman
1sg/père/être/menuisier
‘Mon père est menuisier.’
L’emploi de na dans 35 implique que la propriété de ‘être menuisier’ soit intrinsèque à la personne concernée, elle est beaucoup plus qu’une occupation temporaire, elle fait partie de son essence même. L’emploi de de en revanche implique que la propriété ‘être menuisier’ ne soit qu’une occupation parmi d’autres.
Cette différence d’interprétation confirme la complémentarité de na et de en ce qui concerne le rapport avec la temporalité, na étant du côté de la stabilité temporelle, alors que de renvoie à une contingence qui n’est pas sans rappeler la valeur locative du lexème d’origine[9]. Par ailleurs, on retrouve dans cet emploi de na la corrélation avec son statut de particule rhématique tel qu’il est défini dans Goury (1999 : 334), la glose de l’exemple 35 pouvant être : « Pour être menuisier, mon père est véritablement menuisier ».
Le but de cet article n’étant pas de décrire la prédication en ndjuka, on ne rentrera pas plus dans le détail de l’analyse de na, et on conclura sur les emplois de de pour présenter dans la seconde partie les arguments d’une restructuration grammaticale.
Les deux valeurs principales de de, dans son emploi prédicatif ou déictique, sont liées à la localisation et son corrélat, la contingence temporelle. Ainsi, en tant que déictique, de marque une localisation distante par rapport au locuteur, qu’il s’agisse de localiser une entité (emploi démonstratif) ou l’ensemble du discours (emploi adverbial). En tant qu’élément centre de prédication, le verbe 'être' de localisation s’accompagne d’autres emplois qui dérivent en quelque sorte de ce rôle particulier, qu’il s’agisse de la localisation temporelle, de la prédication d’existence, du verbe 'être' d’état, ou encore dans une distribution complémentaire avec la copule na, par contraste liée à la stabilité temporelle.
On s'appuiera sur un corpus de textes de sranan tongo ancien pour faire quelques hypothèses quant à l’origine de la marque de, en ayant toutefois conscience que les arguments avancés sur le plan strictement sociologique restent faibles étant donnée la méconnaissance des conditions exactes de l’émergence des créoles au Surinam.
Les textes de référence utilisés dans ce travail sont ceux publiés par Arends & Perl (1995), et datent de 1718 pour Herlein, et de 1765 pour van Dyk. Le premier est agrémenté de la version corrigée quelques années plus tard par Nepveu, et ne présente pas un corpus très important. Le second en revanche est un texte considérable composé d’un lexique large (mots, expressions, petites phrases), de dialogues, et d’une véritable pièce de théâtre qui présente la vie et les affaires sur une plantation. Selon Arends (Arends & Perl 1995), la variété de langue consignée dans ces textes serait plutôt celle parlée sur une plantation assez éloignée de la ville, et donc relativement traditionnelle. Cependant, ce texte date de plus d’un siècle après la formation du créole sur les plantations[10] : des processus de changement linguistique ont donc déjà pu s’exercer pendant cette période, et les constructions attestées en ndjuka contemporain peuvent être déjà présentes dans ces textes. Ceci explique certainement aussi pourquoi les différences rencontrées entre le ndjuka contemporain et le sranan tongo actuel se reflètent déjà dans ce texte, comme c’est le cas pour l’emploi démonstratif de de.
L’emploi non prédicatif de de dans les textes anciens est, à première vue, extrêmement rare, en dehors d’une entrée dans le lexique de Nepveu sous la forme dea[11] ‘there’. En particulier, on ne trouve aucune occurrence de de comme particule démonstrative postposée. Même si le système de démonstratif n’était pas encore stabilisé à cette époque en sranan (cf Bruyn 1995), ce fait augure d’une différence entre le ndjuka et le sranan tongo actuels en ce qui concerne la détermination déictique des noms, puisque le deuxième ne connaît pas la particule démonstrative postposée de, mais présente une construction également complexe avec disi ou dati comme particule postposée[12].
La présence dans les langues de substrat d’une construction avec démonstratif postposé (Bruyn 1995 : 120) a pu donner des conditions favorables au développement de la structure démonstrative actuelle en ndjuka. On schématisera de la façon suivante les différentes étapes du processus :
1. existence d’une construction
lexicale de type [art def + N]GN [adv]Gadv
[a pikin]GN [de]GAdv
ad/enfant/adv
‘l’enfant, là’
2. l'automatisation de cette structure, ainsi que l’influence d’une structure similaire en gbe[13], entraîne un reparenthésage qui donne lieu à un nouveau syntagme nominal:
[a pikin de]GN
ad/enfant/adv
‘l’enfant là’
3. le reparenthésage entraîne un changement de catégorie de l’adverbe, qui se grammaticalise et devient une particule démonstrative directement liée à l’article défini :
[a pikin de]
ad/enfant/déict
‘cet enfant’
La période qui sépare les textes de Herlein de ceux de van Dyk et Nepveu montre une évolution intéressante quant à la construction de la prédication en sranan ancien, qui concerne également l’emploi de de en tant que verbe. Comme le fait remarquer Arends (Arends & Perl 1995 : 31), le texte de Herlein ne présente aucune forme de copule, la prédication étant construite par simple juxtaposition des deux termes de la relation. C’est particulièrement clair dans le cas de la prédication adjectivale, en revanche aucun exemple de prédication locative n’apparaît dans ce texte : il est difficile de dire si cette absence est le résultat d’un manque de données – le texte de Herlein est court - ou la marque de la non existence de cette construction à l’époque de Herlein.
Dans les textes plus tardifs de van Dyk et Nepveu, les emplois de de tels qu’ils existent en ndjuka contemporain sont attestés, à savoir celui de verbe 'être' de localisation, de centre de prédication d’existence, de verbe d’état.
Migge (1998) montre également la similarité entre de et l’équivalent en gbe contemporain : « they have a highly similar distribution in both languages : they may take all kinds of locative and property denoting expressions as complements, they may express existence, and in both languages the progressive or imperfective aspect markers is related or derived from this copula » (1998 : 308).
Ces traits sont par ailleurs largement partagés par beaucoup de langues dans le monde et relèvent de propriétés universelles, ce qui affaiblit l'hypothèse uniquement substratiste avancée par Migge: il est plus intéressant de penser que la convergence des propriétés universelles et des propriétés propres aux langues de substrat (qui se trouvent être les mêmes dans ce cas particulier) a donné les conditions favorables à l'émergence des formes de verbes 'être' en ndjuka contemporain.
On montrera ci-dessous comment ont pu se former les structures locatives et existentielles actuelles en ndjuka. On partira de l’hypothèse que la prédication, dans les premiers temps de la langue, se faisait par simple juxtaposition des deux termes de la relation, comme le montrent les textes anciens.
1. prédication locative selon les modèles [GN] [de]Adv ou [GN] [GNloc], dans lesquels le deuxième terme joue le rôle sémantique d'argument localisateur:
Ce modèle est illustré par l’exemple suivant :
37. [oe plee]GNloc [da klosie diesie joe go tekie]GN ?
quel/place/ad/vêtement/rel/2sg/aller/prendre
‘Où (est) le vêtement que tu allais ramasser ?’
(Arends
1989 : 38)
2. la routinisation de la structure, dans les cas où la prédication est de type [GN] [de]Adv, s’accompagne d’un changement de statut de l’adverbe, qui devient centre de prédication, ce qui entraîne une restructuration de certaines constructions :
joedea ? est réanalysé [joe]suj [dea]V
2sg-là tu/être là
‘Tu es là ?’
(Arends
& Perl 1995 : 88)
et permet la construction de phrases comme
mi dea hiaso avec une structure [mi]suj [dea]Vloc [hiaso]GAdv
1sg/être là/ici
‘Je suis ici.’
(Arends
& Perl 1995 : 88)
A partir de ce schéma de prédication locative, le passage à la prédication existentielle ne pose pas de problèmes dans la mesure où la structure est déjà établie, le glissement se fait ensuite au niveau du sens, et les exemples dans différentes langues montrent que le passage de la localisation à l’existence comme cas particulier de localisation sont fréquents.
Cette hypothèse de restructuration permet de comprendre comment un adverbe a pu devenir centre de prédication et, par là même, acquérir un statut verbal qui en fait un véritable verbe être, de localisation, d’existence ou d’état.
Nous examinerons à présent une autre direction prise par le lexème de, qui touche à l’aspect verbal des constituants. Là encore, nous mettrons en évidence des mécanismes parallèles dans différents créoles de base anglaise afin d’appuyer notre hypothèse de la restructuration.
L’emploi de de en tant que verbe 'être' de
localisation, comme c’est le cas en ndjuka, est général dans les créoles
anglais de la Caraïbe. Ainsi les exemples suivants :
Jamaican
Creole English[14]
38. and di wata mount di gyal siem plies we im ben de
et/ad/eau/atteindre/ad/fille/même/endroit/où/elle/passé/être
‘Et l’eau monta jusqu’à la fille au même endroit où cela
avait déjà été.’
sanandresano[15]
39. im de de
3sg/être/loc.deict.dist.
‘Il/elle est là.’
Dans toutes les langues citées précédemment, le verbe de localisation fonctionne également comme marque d’imperfectif, à la suite de la grammaticalisation d’une construction de type ‘être là à faire quelque chose’. Ce passage de la localisation à un aspect imperfectif est largement attesté dans les langues du monde, comme le note Comrie (1985 : 98) :
The most
widespread parallel is between progressive aspect and expressions referring to
the place where something is located, though in some languages (...) this
locative form is also used with habitual meaning i.e is imperfective rather
than just progressive.
C’est le cas en sranan ancien où les deux formes sont déjà attestées, c’est-à-dire verbe de localisation et marque d’imperfectif : la restructuration avait déjà eu lieu à cette époque. On donnera pour exemples les extraits de van Dyk suivants :
40. myn heer den de kom
1sg/monsieur/3pl/impf/venir
‘Ils arrivent, Monsieur.’
(Arends
& Perl 1995 : 235)
41. mi de go
1sg/impf/aller
‘Je m’en vais.’
(Arends
& Perl 1995 : 229)
L’exemple du sranan tongo ancien, de par la proximité des langues, permet de faire le rapprochement entre la marque d’imperfectif de et le morphème e du ndjuka : alors que le sranan a conservé la forme intacte, le ndjuka a procédé à une réduction phonologique qui se manifeste par une chute de la consonne initiale.
On notera avec intérêt que ce type de changement phonologique n’est attesté que dans le contexte particulier de la grammaticalisation. J'ai montré dans Goury (1999 : 77 et suiv.) que les processus morpho-phonologiques actuels de la langue sont différents. En particulier, les phénomènes d’érosion s’exercent dans un contexte plutôt vocalique que consonantique, ou alors en fin de syllabe. A l’inverse dans l’érosion phonologique liée à la grammaticalisation, la réduction s’applique aux consonnes en initiale de mot.
Plusieurs arguments vont en faveur de l’analyse du passage de de à e comme phénomène de grammaticalisation :
a. d’autres morphèmes de la langue ont subi une telle altération, dans des conditions similaires de grammaticalisation (voir Goury (1999) pour la grammaticalisation du morphème o < go, ou encore de l’article a < da < that en anglais).
b. l’ancien sranan de van Dyk présente la forme de de progressif, comme l'a montré l'exemple 41. que nous reproduirons ici:
41. mi de go
1sg/impf/aller
‘Je suis en train de m'en aller.’
c. Comme on l’a mentionné plus haut, les autres créoles anglais de la Caraïbe présentent également, comme l’une des possibilités de marque de progressif, le morphème de :
sanandresano[16] :
42. im de get jab
3sg/dur/chercher ou trouver/travail
‘Elle cherche un travail.’
Ghanaian Pidgin English[17]
43. no factory dey wey we go talk say Nima we dey make factory work
neg/usine/cop/comp/1pl/irr/dire/comp/Nima/1pl/impf/faire/usine/travail
‘Il n’y a pas d’usine pour qu’on puisse dire qu’à Nima, on travaille à l’usine[18].’
d. Certains créoles, de base non anglaise, ont également développé une forme de progressif à partir d’un verbe 'être' de localisation, comme c’est le cas en palenquero[19], créole de base lexicale espagnole[20] :
44. i ta abla bo un kusa
1sg/impf/parler/2sg/un/chose
‘Je suis en train de te dire quelque chose.’
que l’on comparera avec l’emploi lexical de ta ‘être localisation’ :
45. ele a ta ba lendro kasa nu
3sg/réél/être/passé/dans/maison/neg
‘Elle n’était pas dans la maison.’
Les conditions sémantiques qui ont permis ce glissement de statut d’un item lexical sont celles qui entrent en compte dans la plupart des langues qui connaissent le même phénomène, à savoir le passage d’une notion spatiale liée à une certaine stabilité, à une notion aspectuelle qui considère le procès dans son déroulement interne : de ‘là’ (de = adverbe déictique), on passe à ‘être là’ (de = verbe 'être' de localisation), à ‘être là à faire quelque chose’, et par extension ‘être en train de faire quelque chose’ (e = morphème d’imperfectif / progressif).
Plusieurs mécanismes de restructuration syntaxique ont successivement joué un rôle dans la grammaticalisation de cette marque d’aspect :
· un changement de catégorie lexicale de l’adverbe vers le verbe :
là > être là
deadv
> dev
· la mise en place d’une construction auxiliaire :
[être là] [V] ‘être là à V’
de V
· un reparenthésage avec établissement de nouvelles solidarités :
être en train de V
[e V]gv
L’item ainsi grammaticalisé n’a plus aucune autonomie syntaxique, et fonctionne comme un véritable clitique accompagnant un verbe. On donnera un exemple de l’absence d’autonomie syntaxique de e en observant son comportement tonal en présence de la négation. Dans Goury (1999 : 68), on montre que la négation est représentée par [na + H], le ton haut se portant sur la première syllabe de l’élément centre de prédication, comme dans l’exemple suivant :
46a. a dede [BHH]
3sg/mort
Il est mort.
46b. a a@ dede [BBHH][21]
3sg/neg/mort
Il n’est pas mort.
La négation porte le ton par défaut (le ton B), et le ton flottant H est assigné à la première syllabe du morphème prédicatif suivant.
Lorsque le verbe est précédé du morphème e, la règle s’applique en ignorant sa présence, et e, n’étant pas centre de prédication, conserve son ton bas. En revanche, lorsque le verbe est précédé d’un auxiliaire tel que mu ‘devoir’, c’est celui-ci qui porte le ton haut de la négation :
47. mi na@ e fufuu [BBBHBB]
1sg/neg/impf/voler
Je ne vole pas.
48. a
a@ mu boli [BBHHH]
3sg/neg/devoir/cuire
Elle ne doit pas cuisiner.
Le comportement tonal de e oblige à le considérer d’une nature différente de l’auxiliaire mu. Par ailleurs, ses fonctions ne concordent pas avec celles de la catégorie auxiliaire, telle que la caractérise Payne (1997 : 84) :
they
occur in the position of a verb and they carry at least some of the
inflectional information (…). However, they are auxiliary in that they do not
embody the major conceptual relation, state, or activity expressed by the
clause.
Pour toutes ces raisons, nous ne parlerons pas d’auxiliaire de l’aspect imperfectif en ndjuka, mais de véritable flexion verbale, résultat d’une restructuration grammaticale à partir du lexème de, verbe 'être' de localisation.
L’objectif de cet article était de décrire, à travers un
exemple particulier, les phases du mécanisme de restructuration grammaticale,
en proposant une reconstruction interne à la langue du changement linguistique
appliqué à l’adverbe de.
S’intéresser à des mécanismes du changement linguistique
implique cependant que l’on réfléchisse aux conditions d’émergence du ndjuka,
même si l’objectif de cet article n’est pas de rentrer dans le débat sur la
genèse des créoles. Nous reprendrons dans cette conclusion certains éléments du
contexte sociolinguistique qui ont joué un rôle dans la création du proto
sranan tongo, parlé sur les plantations dans la seconde moitié du 17ème
siècle au moment où les différents groupes ont marronné.
Migge (1998) propose un tableau complet de la situation de
contact de langues sur les plantations depuis 1651 (date d’arrivée des premiers
colons anglais et de leurs esclaves) jusqu’à la période de stabilisation du
créole dans la première moitié du 18ème siècle. En examinant les
données démographiques correspondant aux différentes populations en présence,
qu’il s’agisse des européens (Anglais, Hollandais, Portugais…) ou des locuteurs
de langues africaines (gbe; kikongo…), elle arrive à déterminer trois périodes
dans la colonisation du Surinam, qui correspondent à trois moments distincts
dans le processus d’émergence du proto sranan. Elle en conclut que le créole
n’a pu se former qu’entre 1680 et 1689, période à laquelle le ratio colons /
esclaves était haut, le ratio entre anciens et nouveaux esclaves haut
également, et le contact des esclaves nouvellement arrivés d’Afrique avec les
maîtres presque inexistant. Si l’on ajoute à ces paramètres le fait que les
esclaves ne provenaient pas tous de la même région et avaient un besoin
impérieux d’un mode de communication, on comprend que le créole ait pu se former
justement à cette époque.
Cependant, certains éléments nous posent problème pour
accepter directement cette hypothèse.
En effet, la période proposée par Migge (1680-1689)
correspond à un moment de l’histoire du Surinam où, d’après Arends (1995: 236),
tous les Anglais avaient déjà quitté le territoire avec leurs esclaves. D’après
les théories sur le changement linguistique induit par le contact de langues,
telles qu’elles sont développées par Thomason & Kaufman (1988), les créoles
seraient un cas particulier d’interférences par transfert (‘interference
through shift’), processus relativement rapide par lequel des structures
phonologiques ou syntaxiques des langues africaines, parlées par les esclaves,
sont progressivement incorporées au superstrat[22].
Les créoles du Surinam sont tous de base lexicale anglaise,
puisque Smith (1987) estime à 80% la part de vocabulaire ndjuka d’origine
anglaise. Or, la langue cible ne peut plus à cette époque être l’anglais,
puisque les colons anglais ne sont plus sur le territoire. Ceci amène à penser
que le créole s’est formé soit pendant la présence des Anglais, ce qui semble
peu propable étant donné le court laps de temps de leur présence sur le
territoire surinamien, soit qu’il s’est stabilisé pendant cette période et
qu’il était déjà parlé, sous une forme ou une autre, par les premiers colons
anglais et leurs esclaves[23].
A la suite de l’intensification de l’utilisation de cette
variante, et grâce à l’apport linguistique des langues de substrat et de
superstrat[24],
cette forme de langue de contact basée sur l’anglais devient le proto sranan,
et ce dès la première phase de colonisation, entre 1651 et 1679. Si l’on
poursuit cette hypothèse, on se trouve face à une situation de contact de
langues complexe où l’ensemble de la population est bilingue ou tend à le
devenir selon le temps de présence sur les plantations:
- les maîtres parlent
le néerlandais, mais pratiquent aussi le proto sranan dans les échanges avec
les esclaves, certes réduits à partir des années 1700[25]
- les esclaves
anciens sur les plantations parlent entre eux le gbe ou le kikongo, et le proto
sranan dans leurs échanges avec les esclaves allophones et les maîtres
- les nouveaux
esclaves locuteurs de gbe parlent le gbe avec les esclaves Gbe plus anciens et
sont en phase d’apprentissage du proto sranan dans leurs contacts avec les
esclaves non locuteurs de gbe et, dans une moindre mesure, avec les maîtres
- même situation avec les esclaves locuteurs de kikongo.
Les conséquences de cette hypothèse vont dans le sens des arguments développés par Migge (1998), à savoir une forte influence des langues de substrat dans le créole en construction puisque la langue gbe (et dans une moindre mesure le kikongo) était parlée sur les plantations pendant une période relativement longue. Ceci permet également de prendre en compte d’autres facteurs du changement linguistique: si le créole, ou tout du moins une variante de pidgin, s’est formé avant l’arrivée des premiers colons anglais, les développements que l’on constate plus tard sont dus à des processus généraux du changement linguistique, et non pas seulement à la créolisation. On reprendra alors l’idée de convergence (Schwegler 1999) pour décrire la complexification du créole, qui se manifeste
1. par la mise en place de
mécanismes universaux du changement linguistique
2. par un renforcement de ces
mécanismes grâce à l’existence, dans la langue maternelle des locuteurs du
proto sranan, de structures proches
3. par la convergence lexicale entre les éléments
de la langue de substrat et ceux du superstrat.
Dans sa thèse, Migge (1998) décrit essentiellement des
mécanismes relevant du point 2. et met en parallèle les structures du ndjuka et
celle des langues gbe contemporaines[26].
Nous avons montré dans cet article que des phénomènes linguistiques tels que la
restructuration, la grammaticalisation, ainsi que certaines caractéristiques
universelles du changement doivent également être pris en compte pour évaluer
l’impact des différentes forces linguistiques en présence dans la mise en place
des structures d’une nouvelle langue.
1, 2, 3 1ère, 2ème ou 3ème personne
ad article défini
ai article indéfini
comp complémenteur
cop copule
deict déictique
fut futur
impf imperfectif
neg négation
pl pluriel
prep préposition
rel relatif
sg singulier
TAM temps; aspect; mode
Références
ARENDS Jacques
1986 Genesis and
development of the equative copula in Sranan. In P.Muysken & N.Smith (Eds),
Substrata versus universals in creole genesis. Amsterdam: John
Benjamins, pp. 103-128.
1995 Demographic factors in the formation of Sranan. In J.Arends (Ed.), The early stages of creolization. Amsterdam: John Benjamins, pp. 233-285.
ARENDS Jacques & Matthias PERL
1995 Early Suriname Creole Texts. Franckfurt : Vervuert.
BERNABE Jean
1987 Grammaire créole. Fondas
kréyol-la.
Paris: L’Harmattan.
BRUYN Adrienne
1995 Grammaticalization in creoles: The development of determiners and relative clauses in Sranan. Studies in language and language use, 21. Amsterdam: IFOTT.
CHAVES Carol de
1990 Tiempo, Aspecto y Modalidad en
el Criollo Sanandresano. Descripciones Vol.5. CCELA, Bogotá: Universidad de Los Andes.
GOURY Laurence
1999 Restructuration grammaticale dans les langues créoles: le cas du ndjuka, un créole de base lexicale anglaise. Thèse pour le doctorat de 3ème cycle sous la direction de Michel Launey. Université Paris VII. ms.
HOLM John
1989 Pidgins and Creoles (Vol 2). Cambridge: Cambridge University Press.
HUTTAR Georges L.& Marry L. HUTTAR
1994 Ndyuka. Routledge: Londres & New York.
LYONS John
1977 Semantics. Cambridge University Press.
Mc WHORTER John
1997 It happened in
Cromantin: Locating the origin of the Atlantic English-based creoles. JPCL,
12, 59-102.
MIGGE
Bettina
1998 Substrate influence in the Formation of the
Surinamese Plantation creole: A Consideration of Sociohistorical Data and
Linguistic Data from Ndyuka and Gbe. presented in partial fulfillment for
the Degree Doctor of Philosophy. Ohio State University. ms
PAYNE Thomas E.
1997 Describing morphosyntax. A guide for field linguists. Cambridge: Cambridge University Press
POCHARD Jean-Charles & Hubert DEVONISH
1986 Deixis in Caribbean
English-lexicon Creole. Lingua, 69. pp. 105-120.
SMITH Norval
1887 The genesis of
the creole languages of Surinam. Unpublished dissertation, Universiteit van
Amsterdam.
SCHWEGLER Armin
1999 On the (African)
origins of Palenquero subject pronouns. version manuscrite.
THOMASON Sarah & Terrrence KAUFMAN
1988 Language
contact, creolization, and genetic linguistics. Berkley: University of
California Press.
[1] Okanisi est le nom revendiqué par les Ndjuka de la rivière Cottica. Il provient de l’appelation donnée par les colons hollandais au groupe avec lequel ils ont signé les traités de paix sur la plantation Auka, les Aukaners > okanisi.
[2] On distinguera, pour des raisons socio-historiques, les populations créoles, descendantes des esclaves ayant été libérés lors de l’abolition de l’esclavage, et les populations businenge (ou Noirs Marrons), descendantes des esclaves ayant marronné dès la deuxième moitié du 17ème siècle au Surinam.
[3] Pour les exemples en aluku, la mention ‘aluku’ apparaît à la fin de la traduction. Lorsque rien n’est spécifié, il s’agit d’exemples en ndjuka. En l’absence de toute précision, les exemples sont tirés d’un corpus d’enregistrements faits par l’auteur. SIL désigne des exemples tirés de recueils de contes en ndjuka publiés par le SIL (Summer Institute of Linguistics).
[4] Kawe (ou kawee en ndjuka) : parcelle de forêt régénérée après abattis.
[5] Communications personnelles / CreoLIST@ling.su.se.
[6] L’alternance na ~ a est morphologique, et non phonologique. Elle se produit pour toutes les fonctions de na: na ~ a [cop]; na ~ a [prep]; ná ~ á [nég].
[7] Désigne le pays ndjuka, en forêt.
[8] Fruit de l'Arecacea Euterpe Oleracea (Mart.), palmier sp.
[9] Les notions de localisation et de contingence sont souvent proches dans les langues. On citera par exemple l’espagnol et ses deux verbes 'être', l’un renvoyant justement à localisation spatiale ou temporelle et à l’attribution de propriétés provisoires : estar.
[10] On rappellera les arguments de Arends (1995 : 238) qui pense que la transmission du créole en formation n’a pu se faire qu’entre 1668 et 1678, c’est-à-dire après le départ de la majorité des colons anglais, alors que seulement une cinquantaine de vieux esclaves étaient partis.
[11] Arends propose que dea soit le résultat d’une contraction de de hia ‘être ici’. Il nous semble plus judicieux de penser qu’à cette époque la diphtongue anglaise était encore prononcée, et notée comme telle par Herlein. On trouve d’autres exemples de transcription de diphtongues chez Herlein, comme le verbe go transcrit gaeu.
[12] Pour le détail de la formation du système du sranan, voir Bruyn 1995 (pp 111-124).
[13] Pour Migge (1998), il n'y a aucune évidence en ndjuka moderne d'une filiation entre l'adverbe anglais there et de verbe de localisation. Elle propose que "the close similarities in the distribution of this copula in Ndyuka and Gbe suggests that the distribution of de in the SPC was most likely modeled on that of its Gbe counterparts." (1998: 309).
[14] Holm 1989 : 471.
[15] C.de Chaves, 1990.
[16] C. de Chaves 1990.
[17] Données de M.Huber, dans Arends & Perl 1996 (pp.53-70).
[18] Ma traduction.
[19] Les données du palenquero sont tirées de corpus recueillis par l'auteur à San Basilio de Palenque (Colombie) entre 1993 et 1995.
[20] M. Launey (c.p.) fait remarquer que estar en espagnol a également ce double statut, ce qui rend l'argument d'une structure propre au créole plus faible.
[21] En gras: la convention graphique / entre crochets: la réalisation tonale phonétique.
[22] Thomason & Kaufman (1988) emploient les termes de 'langue source' et 'langue cible' dans le processus d'interférence par transfert. Nous leur préférons les termes plus neutres employés ci-dessus, qui n'impliquent pas que le créole se soit formé par apprentissage d'une langue cible par des locuteurs d'une langue source.
[23] Arends (1995 : 237) considère que la variante de langue partagée par les esclaves et les colons ne pouvait être un créole (parce que les conditions pour l’émergence d’un créole ne sont pas réunies à cette époque), mais était plutôt une forme d’anglais langue seconde. Ceci ne semble pas incompatible avec le développement d’un créole plus tard, si l’on considère à la suite de Thomason et Kaufman (1988) que les créoles sont un cas particulier de transfert par ‘shift’ « with unusually high amount of substrate interference leading to the loss of the genetic affiliation of the language. » (Migge 1998 : 26) : cette variété d’anglais a ensuite été soumise à une forte influence des langues du substrat, ce qui a conduit à la naissance du proto sranan.
[24] Mais pas par nativisation du pidgin : les études démographiques de Arends (1995) ont montré en effet que le nombre d’enfants esclaves nés sur les plantations n’était pas suffisant pour qu’ils se chargent de développer la langue.
[25] D'après Arends (1995: 260), le ratio esclaves / colons est passé de 5:1 en 1684 à 12:1 en 1700, pour atteindre 24:1 en 1783.
[26] Elle examine ainsi les verbes sériels, les constructions avec la copule na et le verbe de, en comparant avec les structures similaires dans plusieurs dialectes gbe.