Amerindia n°25, 2000

Une interaction entre localisation et aspect
Un exemple de -pëk{ë} et -ja/e en wayana

Eliane Camargo

celia et nhii*

Le système aspecto-temporel est un domaine peu abordé dans les langues caribes, et le wayana[1] n’échappe pas à cette désaffection. Pourtant, dès la première approche du système de cette langue, plusieurs points attirent l’attention : (a) la distinction marquée entre l'accompli et l’inaccompli ; (b) l'intrication dans une seule forme grammaticale des valeurs temporelles et aspectuelles ; (c) l'origine locative de certaines valeurs aspecto-temporelles ; (d) l'utilisation de circonstants temporels pour situer la relation prédicative par rapport à l'énonciation.

Parmi les différents morphèmes aspectuels que compte le système wayana, nous présenterons deux d'entre eux qui renvoient à des processus : -pëk{ë} et -ja/e[2]. Le premier marqueur renvoie à un processus inaccompli, avec des nuances particulières selon les lexèmes avec lesquels il se combine. Le second indique une classe d'événements équivalents à l'intérieur d'un processus, que l'on appellera événement habituel. Chacun de ces morphèmes présente une distinction aspectuelle : avec -pëk{ë}, l'aspect "processus" peut renvoyer soit à un processus inaccompli, avec un terme visé, c'est-à-dire une télicité potentielle[3] : “X est en train de faire quelque chose dont la fin est visée” ; soit à un "lieu d'activité" qui concerne le nom. Avec -ja/e on peut avoir une itération concomitante avec l'acte énonciatif ou, selon le contexte, cette itération peut renvoyer à un prospectif.

On observe que dans la construction marquée par -pëk{ë}, la présence du prédicat existentiel (man) ou de la copule (-a-)[4] est nécessaire. Dans celle marquée par -ja/e, ce morphème s'associe au prédicat.

Il est à noter que ces deux marqueurs à valeur aspectuelle peuvent être mis en relation avec des morphèmes d'origine locative. Nous mettons en rapport -pëk{ë} et -ja/e avec deux autres morphèmes d'origine locative : -po{ko} 'sur' et -ja{u} ou -ja{k} '(de)dans'.

Du point de vue théorique, pour les notions aspectuelles[5] : événement/processus/état, nous utilisons les définitions de Jean-Pierre Desclés (1989-2000) :

“ces trois notions [événement/processus/état] ne sont pas réductibles l'une à l'autre. Elles ne sont pas non plus indépendantes. Elles entretiennent des rapports dialectiques. Chaque processus fait passer d'un état à un autre et, lorsque le processus est interrompu, il engendre un événement. Un état est souvent le résultat d'un processus. Un état est souvent provisoire et contingent. Un processus permet de quitter l'état pour atteindre un autre état. Chaque événement est une occurrence qui apparaît sur un arrière fond stable, c'est-à-dire que chaque événement se détache d'un fond statique. La notion de processus est essentielle pour rendre compte et décrire les inaccomplissements et les progressifs” (1993:19-20).

Ces concepts “repose[nt] sur des principes cognitifs de perception des situations référentielles appréhendées selon différents points de vue”[6] (J.-P. Desclés, 1994:57).

Nous présentons ci-dessous des énoncés dans leur contexte linguistique et extralinguistique. Nous nous basons pour notre analyse sur la théorie de l'auteur cité en référence[7]. Cependant, avant d'aborder les fonctions grammaticales des morphèmes étudiés, nous allons donner un bref aperçu de la constitution de l'énoncé verbal.

1. L'énoncé verbal

Le prédicat verbal reçoit des marques explicites sous forme de préfixes. La 1re (w-) et 2e personne (m-) sont en fonction d'agent, respectivement dans (1a-b). À la 3e personne, l'agent n'est pas marqué dans le prédicat verbal, aussi bien s'il est absent (1c) que s'il est exprimé (1d). En revanche, la 3e personne qui a pour fonction de marquer le second actant ou l'actant unique est rappelée au niveau du prédicat et indiquée par le préfixe n-. Dans une construction biactancielle, le second actant est marqué dans le prédicat verbal uniquement lorsqu'il n'est pas exprimé par un nominal (1e). Cependant, l'association de la 3e personne (n-) à un prédicat uniactanciel est nécessaire (1f). Son absence est agrammaticale (1g).

(1)    a. ka            w-ë-ja-i[8]

              poisson  1A[9]-manger.de.l'aliment.animal-hab-sit

              Je mange (habituellement) du poisson.

         b. ka            m-ë-ja-i

              poisson  2A-manger.de.l'aliment.animal-hab-sit

              Tu manges (habituellement) du poisson.

         c. ka            ë-ja-i

                             poisson      manger.de.l'aliment.animal-hab-sit

          Il mange (habituellement) du poisson.

        d. eluwa     ka                      ë-ja-i

              homme  poisson            manger.de.l'aliment.animal-hab-sit

              L'homme mange (habituellement) du poisson.

         e. eluwa    n-ë-ja-i

              homme 3O-manger.de.l'aliment.animal-hab-Sit

              L'homme le mange (habituellement).

         f. eluwa      n-etomam-ja-i

              homme  3s-(se)réveiller-hab-sit

              L'homme se réveille (habituellement).

          g. *eluwa etomam-ja-i

De ces exemples, on retient quelques caractéristiques de la syntaxe wayana :

(a) le prédicat verbal est normalement conjugué, c'est-à-dire qu'il reçoit des marques de 1re et 2e personne sous forme de préfixe, exception faite du verbe biactanciel. Si la 3e personne est en fonction d'agent, le prédicat ne reçoit pas de préfixe. En revanche, le second actant et l'actant unique à la 3e personne sont marqués par le morphème n-. Ceci montre que le cas absolutif est morphologiquement marqué[10] à la 3e personne.

(b) dans ces énoncés, le prédicat verbal est marqué par la forme aspectuelle -ja, suivie d'un marqueur modal -i[11], glosé sit(uatif).

(c) le suffixe -ja renvoie à la catégorie aspectuelle d'habitude, glosée hab(ituel).

Afin de montrer le lien morphologique et sémantique entre localisation et aspect, nous présentons les emplois locatifs de -po{ko} 'sur' et -ja{u} et -ja{k} '(de)dans', pour ensuite aborder les valeurs aspectuelles des morphèmes -pëk{ë} et ja/e.

2. Morphèmes d'origine locative : -pëk et -ja.

Les morphèmes -pëk{ë} et -ja/e paraissent avoir une origine locative. Le marqueur -pëk{ë} proviendrait probablement du proto-caribe *poko[12] comme le postule Spike Gildea (1998). Dans le parler contemporain du wayana, seule la forme -po[13] se maintient avec la valeur de locatif ‘(être) sur’. Le suffixe -ja proviendrait de -jau et/ou -jak qui désignent ‘(vers) dedans’. Des exemples contrastifs avec ces différents marqueurs permettent davantage de faire le lien entre aspect et localisation. Examinons-en quelques-uns :

2.1 -po (< -pëk)

Comme nous l'avons déjà mentionné, les énoncés dans lesquels
-po apparaît, sont marqués soit par la particule man (de prédicat existentiel), dans (2, 5a), soit par la copule, -a (4). Dans ces énoncés, son association à un élément nominal renvoie à une notion de surface, de contact, c'est-à-dire de frontière ‘(être) sur’. Dans (2), par exemple, l'énonciateur informe que (i) “X est assis sur le canot, dont la base est retournée”, ou  alors que (ii) “quelque chose est posé sur le canot”.

(2)   kanawa-po      man

         canot-loc     exist

         (lit. canot-sur, il y a)

         Il est [assis/posé] sur le canot.

Dans la série d'exemples (4), la valeur de locatif de -po ‘sur’ est indiscutable lorsque ce suffixe s'associe à des lexèmes qui désignent un lieu, comme le montrent les réponses à la question dans (3) :

(3)    ëhtë     man[14]

                 2sg/3sg

         Où es-tu ?

(4)     a. kajen-po             w-a-i

               Cayenne-loc   1s-être-sit

               (lit. Cayenne-sur, je suis)

               Je suis à Cayenne.

          b. ïmë-po              w-a-i

               abattis-loc     1s-être-sit

               (lit. abattis-sur, je suis)

               Je suis à l'abattis.

         c. wewe-po         w-a-i

               arbre-loc    1s-être-sit

               (lit. arbre-sur, je suis)

               Je suis sur le tronc (d'arbre qui est couché par terre)[15].

Ci-dessous seule la construction avec le prédicat existentiel (5a) est admise. (5b) est refusée pour des raisons de contrainte lexicale. Le morphème -po marque une frontière, et son emploi, dans (5b), franchit cette frontière. Dans l'énoncé (5b), qui est marqué par la copule conjuguée  à la 1re personne, il s'agit d'un corps allongé. Dans ce cas, il y a toujours une partie qui rentre dans l'eau, donc qui dépasse de la surface de l'eau. Ce franchissement de la frontière est la raison pour laquelle cet énoncé n'est pas admis sémantiquement.

(5)    a. tuna-po            man

              fleuve-loc   exist

              Il y a quelque chose sur l'eau.

         b. *tuna-po            w-a-i

               fleuve-loc     1S-être-sit

               Je suis sur l'eau.

Il est à noter que pour S. Gildea (1998:198), le locatif *poko signifie on the surface of : il l'interprète plutôt comme une surface dont la position est verticale : …*poko has locative semantics, usually meaning something like ‘on the surface of’, sometimes with the additional refinement that the surface be vertical. Cependant, tous les exemples avec -po du corpus dont nous disposons montrent que la position horizontale ou verticale n'est pas un trait fondamental, mais plutôt celui de ‘être en contact avec’ ou de ‘être sur/dessus’. C'est la notion de frontière qui est retenue.

2.2. -ja{u, k}

Le wayana dispose d'une série de couples de morphèmes locatifs[16] ; les nuances sémantiques  entre ces combinaisons (-jau et -jak, -nau et -nak, et -tau et -tak[17]) et leur emploi ne sont pas encore claires[18].  Les données de notre corpus et les discussions in loco avec les informateurs indiquent que ces marqueurs renvoient à la notion d'intériorité.

Si on considère ces morphèmes formés de ja+u et de ja+k, par exemple, ces marqueurs sont commutables :

(6)    a. kanawa-jau        man           mëklë

              canot-loc        exist       déic

              Il est dans le canot.

         b. kanawa-jak        man           mëkle

              canot-loc        exist       déic

              Il est dans le canot.

En français, on obtient une même traduction pour les deux constructions, pourtant il existe une nuance sémantique qui se fonde sur la "intériorité stative" dans (6a), et "vers l'intériorité en mouvement" dans (6b). Dans (6a), -jau donne le sens de "être dedans". On peut référer à un objet qui doit rester dans le canot. Pour les entités animées, il peut faire référence à un départ où les gens sont déjà installés dans le canot pour le voyage. Dans (6b), le sens de "être vers l'intérieur de" semble référer à un objet qui est dans le canot, alors qu'il ne devrait pas y être. Dans le cas d'un élément animé, l'entité est à l'intérieur mais pour peu de temps.

Les énoncés (7) montrent que -u et -k peuvent être employés indépendamment des formes -ja, -na et -ta. Dans les énoncés ci-dessous, la combinaison avec “N(ominal)-u” indiquerait un lieu dans lequel “X se trouve”. Celle avec “N(ominal)-k” indiquerait un directionnel, dans le sens de 'vers un lieu'.

(7)    a. aimole     pata-u              w-a-i

              aimole    village-loc    1s-être-sit

              Je suis au village d'Aimole.

         b. aimole       pata-k              w-ïtë-ja-i

              aimole       village-dir     1a-aller-hab-sit

              Je vais au village d'Aimole.

En ce qui concerne les formes -na, -ta et -ja, seule cette dernière s'emploie indépendamment, ce qui nous permet de formuler l'hypothèse de l'origine locative du suffixe aspectuel qui marque une classe d'événements, comme le montrent nos analyses plus loin (§4).

Comme nous l'avons déjà mentionné, en wayana la forme -ja peut apparaître dissociée de -u et de -k. Associé à des marqueurs personnels (8) ou à des lexèmes nominaux (10), -ja indique soit un datif, soit un bénéficiaire, fonctions casuelles souvent marquées par des morphèmes d'origine locative.

(8)    etat           ï-ja                e-ja

         hamac       faire-hab    3-à

         (lit. elle fait, habituellement, un hamac à lui)

         Elle lui tisse (habituellement) un hamac.

(9)    kanawa         ø-uupo-ja-i                        papako-ja

         canot           1a-demander-hab-sit    papa-à

         (lit. je demande habituellement le canot à papa)

         Je demande (habituellement) le canot à papa.

La valeur de -ja associée à la marque de personne, e-ja (8), ou au nominal, papako-ja (9), indique le lieu de celui dont dépendent les activités, d'où l'idée de bénéficiaire (8) ou de datif (9).

Un autre emploi, assez productif, de -ja est aussi lié à la notion de 'à', 'vers' ou 'par'. Dans des énoncés où le verbe est marqué par le préfixe t{ï}—, qui renvoie à la 3e personne du possessif réflexif, c'est l'activité de l'entité, marquée par -ja, qui est concernée. La lecture littérale de (10a) serait : “le pagne emporté en faveur de la femme”, et celle de (10b) : “le jeune garçon est regardé en faveur de la jeune femme”. En fait, c'est l'activité qui concerne la femme ou la jeune fille qui est exprimée :

(10)   a. wëlïsi-ja             kamisa     t-ëlë-i[19]

               femme-dans/à   pagne       3-emporter-modal

               Le pagne est emporté par la femme.

          b. imiata                 t-ëne-i                         waluhma-ja

               jeune garçon     3-regarder-modal      jeune fille-dans/à

               Le jeune garçon est regardé par la jeune fille.

On pourrait interpréter e-ja comme 'dans lui', papako-ja comme 'dans papa', wëlïsi-ja comme 'dans la femme', waluhma-ja 'dans la jeune fille' étant donné que dans ces constructions, il existerait une relation d'appartenance sous-jacente qui renvoie à l'intériorité d'une personne.

3. -pëk{ë}, marqueur de processus

Le morphème -pëk{ë} s'associe aux lexèmes verbaux et nominaux. Comme les énoncés marqués par le morphème -po, les énoncés marqués par -pëk{ë} exigent la présence d'une copule conjuguée (-a-) ou d'un prédicat existentiel (man). L'origine locative de ce morphème est claire lorsqu'il est associé à un lexème non verbal. Les exemples montreront qu'il marque un lieu d'activité.

La valeur aspectuelle de -pëk{ë} est celle d'un processus tel que nous l'avons défini plus haut.

3.1. -pëk associé au lexème nominal

Associée à un lexème non verbal, la valeur aspectuelle de -pëk{ë} est celle d'un processus en cours de déroulement (concomitant avec l'acte énonciatif). Du point de vue syntaxique, son association à des lexèmes qui renvoient aux non animés (11) ou aux animés (12), ou encore à des marqueurs personnels (13), paraît indiquer la fonction d'un locatif : "sur/à-tel lieu". Cette notion a été étudiée avec la forme -po (locatif) ci-dessus, en (5a). Dans les exemples ci-dessous, l'association de -pëk{ë} à un lexème nominal (11a-b) ou à un objet possédé (11c) renvoie à un processus en cours.

Dans (11a) par exemple, l'énonciateur informe qu'il est dans la rivière pour prendre de l'eau (afin d'en ramener au village). Dans (11b) il énonce qu'il est en train de défricher le champ pour construire un nouveau village. Il en est de même avec le canot, dans (11c). Dans cet énoncé, l'énonciateur informe qu'il est en train de construire son canot (là-bas en forêt, où il a coupé un gros tronc d'arbre).

(11)   a. tuna-pëk        w-a-i

              eau-loc         1S-être-Sit

              (lit. eau-sur, je suis)

              Je suis en train de prendre de l'eau.

         b. ëutë-pëk         w-a-i

          village-loc   1s-être-sit

          (lit. village-sur, je suis)

          Je suis au village (en train de le construire), ou

              Je construis le village (en ce moment).

         c. ï-kanawa-n-pëk                    w-a-i

             1pos-canot-alien-loc  1s-être-sit

             (lit. mon-canot-sur, je suis)

         Je suis en train de construire/réparer mon canot, ou

         Je construis/répare mon canot (en ce moment).

 Ces constructions peuvent être rapprochées de celles du français familier, où on emploie la préposition 'sur' pour indiquer un lieu d'activité : “X est sur une affaire”, par exemple.

 Associé à un nom animé, -pëk{ë} peut être interprété dans le sens de chercher/construire'. Dans (12a), la lecture littérale suggère qu'il y a une activité concernant un homme, c'est-à-dire, que la femme est en train de chercher un époux pour elle[20]. Dans (12b), le sémantisme lexical de -mnelum 'époux' renvoie à une interprétation légèrement distincte de la précédente : “X, qui a déjà un époux, est en train de construire/faire (sa vie) avec lui”, c'est-à-dire “X, qui est un énonciateur féminin, énonce qu'elle vit avec son époux”.

(12)   a. eluwa-pëk          w-a-i

          homme-loc      1s-être-Sit

          (lit. sur l'homme, je suis)

          Je suis en train de chercher un homme.

         b. ï-mnelum-pëk            w-a-i

          1pos-époux-loc    1s-être-Sit

          (lit. sur mon époux, je suis)

              Je suis en train de vivre avec mon mari.

Suffixé à des possessifs, -pëk apporte le sens lexical de 'toucher'[21], tout en gardant sa valeur d'un processus qui est en déploiement :

(13)   a. ï-pëk              man-a-i

                1pos-loc  2s-être-sit

                (lit. moi-sur, tu es)

  Tu me touches (en ce moment).

         b. i-pëk               w-a-i

              3pos-loc    1s-être-sit

              Je le touche (en ce moment).

         c. ë-pëk               man

              2pos-loc    exist

              Il te touche (en ce moment).

Les constructions “ N(ominal)/personne-pëk{ë} [22] montrent une activité (dont l'interprétation peut être celle de 'faire', 'chercher', 'construire') qui concerne le nom. Le locatif est ici exprimé par -pëk{ë}, d'où la notion de lieu d'activité. On remarque que cette construction marque à la fois le lieu d'activité et une relation avec l'aspect. Il s'agit d'une localisation abstraite par rapport à un lieu d'activité affectant une entité non animée (11a-b) ou animée (12), un objet possédé (11c), ou une personne (13). La glose loc(atif) amalgame à la fois le locatif et l'aspect, dans une lecture littérale : “X est-sur/à un lieu d'activité”.

Ces analyses corroborent celles proposées par S. Gildea (1998:198). Cet auteur signale que, dans le parler moderne de différentes langues caribes, le morphème *poko est, dans des prédicats nominaux, employé dans le sens de occupied with : “…the meaning of *poko has extended to something like 'occupied with', when in predicate nominal constructions. W. Jackson (1972:75), qui a étudié le wayana auparavant, suggère encore l'interprétation de busy with, about ou bothering pour ce morphème. Le sens de "être occupé à" est exprimé dans les énoncés (11-13). Dans (11), par exemple, les constructions avec -pëk{ë} révèlent la notion de lieu : "sur" le fleuve (où on puise l'eau), "au" village (où on défriche le champ), ou encore "où" se trouve le canot qui est en train d'être construit.

Les énoncés présentés ne couvrent pas la totalité des emplois de
-pëk{ë}. Cependant, les exemples ci-dessus montrent, d'une part, que la combinaison de ce marqueur avec un lexème non-verbal lie dans une forme grammaticale l'aspect et le lieu, et, d'autre part, qu'en wayana contemporain, -pëk(ë}, associé à un lexème non verbal, marque également un procès en déroulement, alors que la forme -po caractérise un lieu. Les morphèmes -pëk(ë} et -po renvoient à un lieu où quelque chose est en contact avec la surface.

3.2. -pëk associé au lexème verbal

Dans un énoncé marqué par -pëk{ë}, l'élément le plus à droite de l'énoncé est soit la copule (15a), soit le prédicat existentiel man (15b). Les énoncés (15, 16) peuvent être également la réponse à la question (14) qui demande ce que “X est en train de faire” :

(14)  ëtï-pëk         man[23]

         quoi-sur        2sg(/3sg)

         (lit. sur quoi es-tu/est-il ?)

         Qu'est-ce que tu es en train de faire ?

(15)   a. wewe     apëka-pëk          w-a-i

                bois      couper-proc    1s-être-sit

(lit. bois couper-sur, je suis, c'est-à-dire : ‘je suis en ce moment sur la coupe’)

                Je suis en train de couper du bois (et je vais tout couper).

         b. wewe      apëka-pëk           man

               bois      couper-proc    exist

               (lit. couper-sur bois, il y a)

               Il est en train de couper du bois (et il va tout couper).

(16)   mau      eputpëka-pëk            w-a-i

           coton    dénoyauter-proc    1s-être-sit

           Je suis en train de dénoyauter du coton (et je vais tout dénoyauter).

En ce qui concerne des verbes biactanciels comme 'couper' ou 'dénoyauter', la présence de -pëk{ë} indique que l'action est en déroulement. Il nous semble que ce morphème renvoie à un processus dont le terme est visé au-delà du moment d'énonciation. Dans (16), par exemple, l'énonciateur avait déjà commencé à dénoyauter le coton mais son travail avait été interrompu par des tâches domestiques diverses. Lorsqu'il énonce (16), il se met au travail, le terme en est envisagé, malgré les éventuelles interruptions.

Du point de vue descriptif, on note que le lexème verbal auquel
-pëk{ë} s'associe peut être conjugué. Notre corpus montre que dans les constructions uniactancielles (17) ou triactancielles (18), le verbe reçoit une préfixation de la personne, alors que le verbe d'une construction biactancielle ne reçoit pas ce traitement morphologique (19) :

(17)   a. t-ïtë-pëk            n-a-i

                3-aller-proc  3s-être-sit

                (lit. 'son-aller-sur, il est')

                Il est en train de s'en aller (on le voit partir).

           b. t-ïtë-pëk           man

               3-aller-proc    exist

               (lit. 'son-aller-sur, il y a', c'est-à-dire : 'il y a son aller', ou 'son aller existe')

               Il est en train de s'en aller (on ne le voit pas partir, mais on sait qu’il part).

(18)   ku-okpai-pëk                                w-a-i

            2O-offrir.de.la.boisson-proc   1s-être-sit

            (lit. 'toi-offrir de la boisson-sur', 'je suis')

            Je t'offre un coup[24].

(19)  pampila          tïpka-pëk        w-a-i

          livre/revue     lire-proc     1s-être-sit

          (lit. revue lire-sur, je suis)

     Je suis en train de lire la revue (et je vais la lire intégralement)[25].

Dans la construction négative marquée par le suffixe -la[26], la forme pleine -pëkë apparaît. La valeur aspectuelle de -pëk est prise dans son déroulement négatif.

(20)  eluwa          ene-pëkë-la                  w-a-i        (*ene-pëk-la)

          homme       regarder-proc-nég  1s-être-Sit

          Je ne suis pas en train de regarder l'homme.

(21)  ka              ë-pëkë-la                      man

          poisson    manger-proc-nég    exist

          Il n'est pas en train de manger du poisson.

Dans des prédicats verbaux, où -pëk{ë} exprime réellement une valeur de progressif[27], S. Gildea (1998:201) l'interprète également comme occupied with. Il explique que ses informateurs Wayana insistaient sur le fait que ce morphème marque une action en déroulement : “[] the sentence i-pakoro-n iri-ø pëk wai ‘I am (occupied with) making my house’, is used only when you are “occupied” with the ongoing work, with the associated implication that you are not free to join your interlocutor for another task. Nous sommes d'accord sur le fait que ce marqueur renvoie à une activité en train de se dérouler sur un lieu, d'où la lecture 'construire/faire' ou encore 'être occupé à faire quelque chose'. Dans l'exemple qu'il fournit, -pëk suit le prédicat marqué par le lexème verbal -ï- 'faire', ce qui devrait renvoyer à une télicité potentielle, comme nous l'avons déjà indiqué. L'énonciateur serait en train d'exprimer une action dont la fin serait visée, ce qui ne l'empêcherait pas d'interrompre son activité pour voir quelqu'un ou faire quelque chose d'autre. La fin du processus est ici visée.

4. -ja/-e, marqueur d'événement habituel

Pour Jean-Pierre Desclés (1994:73), l'événement est une vue globale d'une situation qui introduit une discontinuité dans un arrière fond statique, et donc définit un avant et un après. Les énoncés dans (1) montrent que le morphème -ja marque une classe d'événements équivalents dont on n'affirme pas qu'il y ait une dernière occurrence. Il renvoie par conséquent à une classe d'événements, qui, en wayana, est marquée par le morphème -ja ou par sa variante morphophonologique -e. Celle-ci se réalise par la flexion de la voyelle finale du lexème verbal[28], comme le montrent (24-25).

Parmi les lexèmes qui requièrent le suffixe -ja se trouvent -aklë- 'faire', -alë- 'apporter', -ë- 'manger.de.l'aliment.animal', -ekalë- 'donner',
-ekum- 'filer', -ene- 'regarder', -etomam- '(se) réveiller', -mëk- 'venir', -ïtë- 'aller', -ïnïk- 'dormir'.

(22)   a. ëkëi         w-ene-ja-i

               serpent   1A-voir-hab-sit

               Je vois (habituellement) des serpents.

          b. eluwa        ëkëi        ene-ja-i

               homme     serpent   voir-hab-sit

               L'homme voit (habituellement) des serpents.

 (23) eluwa      paila       aklë-ja-i

          homme   arc          faire-hab-sit

          L'homme fait (habituellement) des arcs.

Des lexèmes comme -aklama- 'ranger', -ka- 'dire', -pika- 'éplucher', -sikta- 'uriner', -tïpka- 'lire', -uanta- 'grandir', -uika- 'déféquer', qui présentent dans leur syllabe finale la voyelle /a/, reçoivent la variante morphophonologique qui présente l'alternance vocalique /a/ ® [e][29].

(24)   j-upo                  w-aklame-i                       (*waklama-ja-i)

          1pos-vêtement 1A-ranger.hab-sit

        Je range (habituellement) mes vêtements.

(25)   a. ulu           wï-pike-i                                  (*wïpika-ja-i)

               manioc   1A-éplucher.hab-Sit

               J'épluche (habituellement) du manioc.

En ce qui concerne cette modification vocalique, on pourrait penser que le contact de la voyelle /a/ avec la voyelle palatale /i/ du morphème modal -i, a produit la réalisation phonétique [e]. Mais dans un énoncé marqué par la 3e personne, la présence du déictique n'admet pas le suffixe modal de situatif. La voyelle finale du lexème verbal se maintient [e], comme on peut l'observer ci-dessous. Cette réalisation est l'indicateur même d'une classe d'événements inaccomplis :

         b. ulu                  nï-pike                 (*më nï-pike-i)

              manioc   déic    30-éplucher.hab

              (lit. [le] manioc, elle l'épluche comme d'habitude)

              Elle épluche (habituellement) du manioc.

5. Valeurs aspectuelles projetées au-delà de T°

Du point de vue aspectuel, (25b) mérite un commentaire plus ample. Les énoncés où apparait le déictique peuvent être interprétés différemment selon le contexte. Comme c'est l'inaccompli, on peut s'attendre à ce qu'il y ait d'autres événements équivalents au-delà du moment d'énonciation. Dans (25b), c'est une classe d'événements équivalents qui est exprimée : “X a l'habitude d'éplucher du manioc”. Cependant cette structure peut renvoyer à un prospectif, où cette même classe d'événements est projetée au-delà de T°. L'intervention des circonstants temporels (hemalë 'aujourd'hui', anumalë 'demain', mïn anumalë 'après demain') vient préciser le moment du procès.

(26)  anumalë      ulu                  nï-pike

          demain         manioc   déic   30-éplucher.hab

          Demain elle épluchera ce (tas de) manioc (comme elle en a l'habitude).

La notion de "futur immédiat"[30] est construite avec le verbe -ïtë- 'aller' qui se place après le verbe principal (27b), dont la valeur modale est marquée par he ou -i[31]. Si on compare (27a) à (27b), on remarque que la classe d'événements est en fait marquée par le suffixe -ja. Cependant, l'habitude dans (27a) concerne le fait de travailler avec sa fille, alors que dans (27b), c'est l'action d'aller travailler qui est exprimée comme habituelle.

(27)  a. j-emsi           malë    j-emaminum-ja-i

              1pos-fille   com   (3A)1O-travailler-hab-Sit

              (lit. ma fille avec je travaille)

              Je travaille (habituellement) avec ma fille.

         b. j-emsi          malë     emaminum-he      w-ïtë-ja-i

              1pos-fille com    travailler-he         1a(3O)-aller-hab-Sit

              (lit. ma fille avec travailler je vais)

              Je vais (habituellement) travailler avec ma fille.

Dans ces constructions, l'emploi du verbe 'être' -ïtë- renvoie à la notion de casi-certain, c'est-à-dire que le procès doit se réaliser. Dans les énoncés qui suivent, le morphème -pëk{ë}, associé à un lexème non verbal, garde une double valeur : celle de locatif et celle d'aspect. Le verbe 'aller' conjugué montre que "X" est sur le chemin qui l'amène sur le lieu où il sera dans l'action de faire (28a) ou de chercher (28b). Les énoncés ci-dessous sont marqués par deux valeurs aspectuelles : -ja/e renvoie à une classe d'événements concomitants avec l'acte d'énonciation et -pëk{ë} renvoie à un lieu d'activité visé après T° :

(28)   a. ëutë-pëk             w-ïtë-ja-i

               village-loc       1a-aller-hab-sit

               (lit. 'village-sur, je vais', c'est-à-dire : je vais faire le village, selon l'habitude)

   Je vais (habituellement) au village (là où je défriche le champ pour construire le nouveau village).

         b. tuna-pëk         w-ïtë-ja-i

              eau-loc       1a-aller-hab-sit

              (lit. 'eau-sur, je vais', c'est-à-dire : je vais habituellement chercher de l'eau.)

             Je vais (habituellement) au fleuve (où je cherche/prends de l'eau).

         c. koko       maipuli-pëk       w-ïtë-ja-i[32]

              nuit        tapir-loc           1a-aller-hab-sit

              (lit. 'nuit, tapir-sur, je vais habituellement')

              Je vais (habituellement) chasser du tapir la nuit.

Le suffixe -pëk{ë} peut être interprété dans le sens de ‘à’, tout en donnant à la relation prédicative l'aspect "processus", d'où la lecture : ‘je vais au village (que je suis en train de construire)’ dans (28a), et ‘je vais à l'eau (que je suis en train de prendre), dans (28b).

Le sémantisme de ces structures syntaxiques est à rapprocher des constructions françaises, où on utilise une préposition pour marquer une activité comme par exemple, 'je vais au travail'.

6. -jau et -pëk: localisation et aspect

Les exemples ci-dessous montrent que le morphème locatif -jau, dont la nuance sémantique se fonde sur l'intériorité (§2.2), exprime également une valeur aspectuelle lorsqu'il est associé à des nominaux, comme nous l'avons vu avec -pëk{ë} (§3.1.).

Prenons un exemple avec le terme omi qui désigne 'langue', 'parole'. Associé à ce terme, le suffixe -jau intervient pour exprimer que “X est dans l'acquisition/apprentissage d'une langue”, comme le montre la lecture littérale de (29) : "nous sommes dans le français". L'interprétation aspectuelle de cette relation prédicative est celle d'un événement habituel : “nous sommes habitués à parler français”, comme nous le suggèrent des informateurs qui s'expriment souvent et assez bien en français.

(29)   palasisi     omi-jau          kut-a-i

           français     langue-loc   1pl.-être-sit

           Nous parlons français.

Les morphèmes -jau et -pëk{ë}, associés à un lexème non verbal, sont commutables (30). Dans cet énoncé, avec -pëk{ë} la notion de "faire" peut être exprimée dans une lecture littérale dans laquelle “X fait du français”. L'apprentissage du wayana est alors en cours. Ces exemples montrent que ces deux suffixes associés à un élément nominal renvoient à un lieu d'activité. Ce lieu indiqué par -pëk marque un processus qui se déploie dans la transition qui conduit de la non-activité au lieu/état d'activité. Pour sa part, -jau marque une classe ouverte d'événements qui constituent une classe d'activités (proche d'un état ou d'un processus). En résumé, “ N(ominal)-pëk ” renvoie à un processus d'activité, alors que “ N(ominal)-jau ” marque un lieu d'activité.

(30)   a. wajana       omi-pëk           ku-epe-i

wayana      langue-loc     1A2O-apprendre-Sit

(lit. langue wayana-sur, je t'apprends)

Je suis en train de t'apprendre le wayana.

         b. wajana       omi-jau            ku-epe-i

wayana    langue-loc     1A2O-apprendre-Sit

(lit. langue wayana-dans, je t'apprends)

           Je t'apprends le wayana.

Dans (30a), -pëk indique un processus inaccompli qui se déroule dans la zone frontière initiale, tandis que -ja dans (30b) renvoie à la zone temporelle de l'activité proprement dite, celle-ci étant engendrée par des événements identiques.

Ces morphèmes, -pëk{ë} et -jau, peuvent apparaître dans un même énoncé (31). Dans cet énoncé, -jau, qui est associé à un nominal, garde sa valeur de locatif. C'est le marqueur -pëk qui, associé au prédicat, renvoie à une valeur aspectuelle où le processus est exprimé. La lecture littérale de cet énoncé serait “(être) dans la langue wayana, moi, je suis sur l'action de l'apprendre par moi-même”. Cette interprétation montre que le processus d'apprendre est en concomitance avec le moment de l'énonciation, et souligne le passage d'une frontière d'un lieu d'activité à son intérieur.

(31)   wajana      omi-jau           ïu      ëh-epa-pëk                          w-a-i

       wayana     langue-loc    moi   réfl-apprendre-proc    1s-être-sit

     (lit. dans la langue wayana, moi, je suis en train de l'apprendre par moi-même)

         Je suis en train d'apprendre le wayana par moi-même.

Les exemples ci-dessus (§6) explicitent les valeurs aspecto-temporelles de ces morphèmes d'origine locative : -ja (> -jau/k), pour la classe d'événements équivalents. Cependant, il est difficile de dissocier ce marqueur de sa signification spatiale ('dans', 'intériorité'). Les valeurs temporelles doivent être représentées comme imbriquées dans un lieu. Il en va de même avec le marqueur du processus, -pëk{ë} ( > -po{ko) qui pris dans sa signification spatiale, renvoie à la notion de frontière ('sur', 'être en contact'). Jean-Pierre Desclés (com. pers.) suggère la représentation topologique ci-dessous, qui traduit visuellement des zones de transition des marqueurs -pëk{ë} et -ja/e. Avec le premier, qui est associé à la notion spatiale de frontière et de contact, on peut comprendre qu'il puisse fonctionner pour indiquer cette zone transitionnelle entre état d'avant et l'état d'activité.  Le second, dans sa valeur spatiale, est associé à l'intériorité, alors que sa valeur temporelle se traduit par l'état d'activité. L'imbrication de ces deux valeurs (spatiale et temporelle) renvoie à la zone du lieu d'activité. Plus précisément, la zone temporelle d'état d'activité indique 'intérieur' dès qu'elle se projette dans l'espace :

On a eu recours au modèle sémantique des modalités d'action (Desclés et Guentchéva, 1997), qui montre que l'état d'activité renvoie à un processus sous-jacent, ce qui sémantiquement oppose un simple état descriptif, sans processus sous-jacent, à un état d'activité, avec processus sous-jacent.

7. Considérations finales

Au cours de ce texte, nous avons mis en relation les morphèmes
-pëk{ë} et -ja/-e, afin de mettre en évidence l'intrication sémantique des valeurs aspecto-temporelles et des valeurs de localisation en une seule forme grammaticale. Ce lien entre localisation et aspect est exprimé dans d'autres langues, comme l'indique Bernard Comrie (1976:98-103). À propos des langues celtiques (dont l'irlandais) et africaines (le yoruba, par exemple), cet auteur montre la notion de at et on dans des emplois aspectuels. Comme l'a montré S. Gildea (1998), le morphème -pëk{ë} est d'origine locative -po{ko}, et, comme dans d'autres langues caribes, en wayana il est employé avec une valeur aspectuelle. Toutefois, si la fonction aspectuelle de -pëk{ë} est syntaxiquement transparente lorsqu'il s'associe aux lexèmes verbaux, il n'en va pas de même lorsque ce marqueur s'associe à des éléments non verbaux.

Rappelons les faits : La valeur sémantique de -po, qui signifie 'être sur', est essentiellement celle d'un contact entre deux lieux, entre un objet et un lieu, entre un objet et une surface. Du point de vue cognitif, -po renvoie donc à la notion de "frontière", à celle de "contact" (2, 4, 5). C'est sous la forme -pëk{ë} que ce morphème présente deux valeurs aspectuelles de processus. Associé aux lexèmes non-verbaux (nominaux, personnes), ce morphème marque un processus qui conduit de la non-activité (d'un état 'pas encore') à un lieu où une activité se déroule, d'où la formulation "lieu d'activité". Le processus est ici sous-jacent à l'état d'activité (ou au lieu d'activité) : il se déploie donc sur une frontière épaisse de ce lieu d'activité. On peut y distinguer une zone "stative d'activité" où l'activité est perçue comme qualitativement stable (J.-P. Desclés, com. pers).

En revanche, -pëk{ë}, associé à des lexèmes verbaux (§3.2., exemples 15-21), renvoie à un processus à valeur de télicité potentielle, où le terme est visé.

Ce morphème exprime :

N-po          le contact, la frontière;

N-pëk{ë}  la transition entre état (localisation et aspect) et le processus d'activité ;

V-pëk{ë}  processus à valeur de télicité potentielle.

B. Comrie (1976:98) parle également d'un marquage d'un événement habituel par une forme locative dans certaines langues. En wayana, c'est le morphème -ja{u/k} qui traduit cette intrication sémantique. Le morphème -ja/e, associé au prédicat, renvoie à une classe ouverte d'événements équivalents.

Cette étude nous a permis de présenter quelques-unes des questions fondamentales que posent les conceptualisations des valeurs aspecto-temporelles sous-jacentes à des valeurs locatives :

a) le locatif -po{ko} marque une frontière ("sur", "vers"). Sa valeur aspectuelle est indiquée par -pëk{ë} qui indique un processus qui se déploie sur la frontière d'un lieu d'activité (“ N-pëk{ë} ”), ou un processus de télicité potentielle (“ V-pëk{ë} ”) ;

b) le locatif -ja{u/k} marque une intériorité ("dans", "à"). Sa valeur aspectuelle marque une classe d'événements équivalents à l'intérieur d'un lieu d'activité.

Si le lien entre localisation et aspect établi par -pëk{ë} est davantage mentionné dans la littérature caribe, il est moins courant avec le suffixe —ja/e. Mettre ce lien en évidence a été l'un des objectifs de cet article.

Remerciements

Le travail auprès des informateurs wayana m'a permis d'élaborer cette première étude sur la catégorie de l'aspect-temps. Claire Moyse, Isabelle Bril et Zlatka Guentchéva, membres du GDR 0749, RIVALDI, ont apporté des commentaires pertinents sur l'aspectualité traitée dans ce texte. Odile Lescure, Sergio Meira, Tânia Clemente ont également apporté des commentaires fondamentaux sur l'occurrence des valeurs aspectuelles dans les langues sur lesquelles ils travaillent, respectivement le kali'ña, le tilio et le bakairi. Différentes discussions avec Jean-Pierre Desclés m'ont aidé à éclaircir quelques interprétations présentées ici. Je suis reconnaissante à tous.


 

8. Abréviations

1

première personne

HAB

habituel

1pl. incl.

première personne du pluriel inclusif

inter

interrogatif

2

deuxième personne

lit

littéral

3

troisième personne

LOC

locatif

A

Agent d'un verbe transitif

N

nom

acc

accompli

NÉG

négation

aff.

affirmatif

O

Objet d'un verbe transitif

alien

aliénable

POS

possessif

com

comitatif

PROC

processus

com. pers.

communication personnelle

S

Sujet d'un verbe intransitif

déic

déictique

sg

singulier

DIR

directionnel

Sit

Sujet d'un verbe intransitif

EXIST

prédicat existentiel

moment de l'acte énonciatif

(G)N

groupe nominal

v

verbe

 


9. Références bibliographiques

amodio, Emanuelle et Pira, Vicente

1996  Língua makuxi, makusi maimu. Guias para a aprendizagem e dicionário da língua makuxi, Roraima: Nordeste Gráfica, 210 p.

camargo, Eliane

2000  “L'ordre des constituants en wayana, langue amérindienne du plateau guyanais”, Cahier de linguistique de l'Inalco 3 : 147-168, Paris.

Comrie, Bernard

1976  Aspect. An introduction to the study of verbal aspect and related problems, Cambridge University Press, Cambridge, London.

DesclÉs, Jean-Pierre

1989a “Catégories grammaticales et opérations cognitives”, Histoire Épistémologie Langage 11-I, Rastier (éd.), Sciences du langage et recherches cognitives, Presses Universitaires de Vincennes, Paris, pp. 33-53.

1989b “State, event, process and topology”, General Linguistics, vol. 29, n° 3, Pennsylvania State University Press, University Park and London, pp.159-200.

1993a “Remarques sur la notion de processus inaccompli”, Sémiotique, N°5, Paris, Didier-Erudition.

1993b “Un modèle cognitif d'analyse des temps du français : méthode, réalisation informatique et perspectives didactiques”, Catégories grammaticales : temps et aspects, communication présentée à Séoul, 17 p.

1994  “Quelques concepts relatifs au temps et à l'aspect pour l'analyse des textes”, Etudes Cognitives, vol. 1, Polska Akademia Nauk-Slawistyczny Osrodek Wydawniczy, pp. 57-88.

1997  “Logique combinatoire, topologie et analyse aspecto-temporelle”, Etudes Cognitives, vol. 2, Polska Akademia Nauk-Slawistyczny Osrodek Wydawniczy, pp. 37-69.

DesclÉs, Jean-Pierre et Guentchéva, Zlatka

1997  “Aspects et modalités d'action (Représentations topologiques dans une perspective cognitive)”, Etudes Cognitives vol. 2, Polska Akademia Nauk-Slawistyczny Osrodek Wydawniczy, pp. 145-173.

Gildea, Spike

1995  Comparative Cariban Syllable Reduction, International Journal of American Linguistics 61. pp. 62-102.

1998  “On Reconstructing Grammar. Comparative Cariban Morphosyntax”, Oxford Studies in Anthropological Linguistics, Oxford University Press, 284p.

Walter, Jackson

1972  “A Wayana Grammar”, Languages of the Guianas. Joseph Grimes, ed, SIL University of Oklahoma, pp. 47-77.

 



*    Membre du Centre d'Études de Langues Indigènes d'Amérique (UMR 7595 du CNRS) et du Noyau d'Histoire Indigène et de l'indigénisme (NHII-USP).

Ce texte est un premier résultat des études sur l'aspect en wayana, réalisées dans le cadre du projet bilatéral capes/cofecub (entre l'Université Paris vii/celia et l'Université Fédérale de Rio de Janeiro/Musée National), dans lequel la catégorie de l'aspect-temps des langues amazoniennes est analysée. L'étude sur cette catégorie de l'aspect-temps en wayana reçoit un soutien financier de la Fondation d'Aide à la Recherche de l'État de São Paulo (FAPESP).

[1]    Les Wayana, peuple caribe d'Amazonie orientale, occupent une vaste région frontalière de part et d'autre des montagnes du Tumucumac dans la région guyanaise répartie entre le Brésil (sur le haut et moyen Paru de Leste), la Guyane française (sur le haut Maroni) et le Surinam (sur le Lawa et sur le Tapanahony). La population globale ne dépasse pas 1500 individus.

[2]    Il s'agit d'une variation morphophonologique : -e se réalise lorsque la voyelle finale de la base verbale est /a/, ailleurs, c'est -ja qui se réalise. Voir les exemples (24-25).

[3]    Dans la télicité potentielle, "le but peut être simplement visé ou envisagé sans que l'on indique pour autant que le but est, sera ou a été effectivement réalisé" (J.-P. Desclés, 1993:7).

[4]    Le wayana présente trois formes pour la copule : -a qui renvoie au moment d'énonciation, —eha et —ehaken qui renvoient à différentes notions d'accompli. Les analyses sont en cours.

[5]    Pour la définition de l'aspect, J.-P. Desclés (1997) écrit qu'à travers des relations prédicatives aspectualisées, l'énonciateur exprime "comment il organise autour de lui ses référents spatio-temporels et comment il les appréhende, soit comme un procès se réalisant, soit comme déjà réalisé, soit encore comme pouvant se réaliser".

[6]    Du point de vue cognitif, dans un état, "toutes les phases du procès statif sont équivalentes entre elles: il n'y a donc pas de discontinuité à l'intérieur de l'état et, par conséquent, aucun début et aucune fin ne sont appréhendés par l'état" (J.-P. Desclés et Zl. Guentchéva, 1997:151). En ce qui concerne l'événement, il "introduit une occurrence à l'intérieur d'un fond statique (éventuellement, dynamique). Cette occurrence implique une discontinuité initiale (début de l'événement) et une discontinuité finale (fin de l'événement). Son occurrence est perçue dans sa globalité insécable. L'occurrence d'un événement indique un nécessaire changement (pas nécessairement ponctuel) entre un avant (état initial) et un après (état résultant)" (J.-P. Desclés, 1993:4). Dans le processus, "il y a nécessairement une discontinuité initiale (le début du processus). Les phases du procès ne peuvent plus être identiques entre elles pendant toute la durée du processus, la fonction d'excitation des actants n'est pas, non plus, nécessairement stable dès la discontinuité initiale. L'évolution du processus se traduit par des changements successifs (continus ou discontinus), c'est-à-dire que les phases du processus varient avec le temps. Le processus est toujours orienté vers un terme (fin du processus) qui n'est cependant pas toujours atteint. […] chaque processus peut être perçu et verbalisé soit dans le cours de son déploiement (ou développement), soit comme ayant atteint son terme final ou encore comme ayant été interrompu avant d'avoir pu atteindre son terme final" (J.-P. Desclés, 1993:5), il "exprime un changement saisi dans son évolution interne" (ibidem, 1994:75).

[7]    Les données analysées ont été collectées aussi bien sur le Paru de Leste (Brésil) que sur l'Aletani (Guyane française) dans des situations de communication spontanée, ce qui permet d'appréhender le contexte d'emploi des valeurs aspectuelles et locatives présentées dans ce texte.

[8]    Avec une exception (la lettre 'h'), la transcription des données correspond au système phonologique de la langue. La graphie employée est composée de sept voyelles : a, e, ë, i, ï, o, u, dont trois (a, ë, ï,) sont centrales, et de dix consonnes : p, t, k, s, h, l, m, n, w, j.

[9]    Dans la présente étude, nous utilisons la terminologie proposée par R. Dixon (1994) S 'sujet d'un verbe intransitif', A 'agent d'un verbe transitif', O 'objet d'un verbe transitif'.

[10]   Le wayana présente une double structure actancielle : l'une est l'active/stative, spécifique à la 1re et à la 2e personne, l'autre est l'ergative. Cette dernière n'est pas marquée morphologiquement.

[11]   Ce marqueur modal d'énonciation -i est lié à la perception visuelle. Il est obligatoire dans les situations de communication entre les personnes du discours, et apparaît également dans un énoncé marqué par la 3e personne. Il n'est pas admis si le déictique est présent, voir les exemples (24b, 25). En ce qui concerne la 1re et 2e personne, son absence renvoie à des constructions interrogatives : (a) talë w-a-i 'je suis ici' ; mais (b) të wa ? 'où suis-je ?', ou encore (aff.) m-ene-ja-i 'tu le vois' -> (inter) m-ene-ja 'tu le vois ?'

[12]   Différents spécialistes des langues caribes, dont S. Gildea (1998), considèrent pëk{ë} comme une postposition. Pour notre part, nous l'interprétons comme un suffixe, car il prend l'accent du mot auquel il s'associe.

[13]   Il est intéressant de noter que là où le wayana réalise /ë/, c'est /o/ qui se réalise dans d'autres langues caribes, comme l'aparai: (a) ëtï (way) et otï (ap) 'qu'est-ce que (c'est) ?' ; (b) ïtë (way) et ïto (ap) 'aller' en sont des exemples. Or, on remarque qu'en wayana moderne, le morphème locatif -po a subi une réduction syllabique (phénomène courant dans les langues caribes, cf. S. Gildea, 1995), mais il maintient la réalisation d'une voyelle arrière. En revanche, ce morphème à valeur aspectuelle d'une part a maintenu la forme pleine du morphème, avec la perte de la dernière voyelle dans les constructions à l'affirmatif, d'autre part la voyelle d'arrière a été affectée et se réalise moyenne centrale. Donc, -poko > -po (locatif), mais -pëk{ë} (aspectuel).

[14]   Il s'agit d'une homophonie. Cependant, man, qui renvoie à la 2e personne, est en combinaison avec la copule -a- et le morphème modal -iman-a-i (2sg-être-Sit) 'tu es'. La forme qui renvoie à la 3e personne est la particule, man, du prédicat existentiel. Syntaxiquement la structure de l'interrogative est la même pour ces deux personnes.

[15]   Pour exprimer 'être assis sur', le verbe -wakam 's'asseoir' et le directionnel -pona 'vers' sont requis : wewe-pona ï-wakam-ja-i (arbre/tronc-dir / 1S-asseoir-hab-sit) 'je m'assieds sur le tronc'.

[16]   Dans différentes langues caribes (S. Gildea, 1998), dont le wayana (W. Jackson, 1972:66-7), ces morphèmes locatifs sont considérés comme des postpositions. Nous les interprétons comme des suffixes, tenant compte des facteurs prosodiques. Voir note 12.

[17]   Les premières analyses des morphèmes -ja et -ta paraissent montrer que -ja réfère à un lieu sans couverture (canot, ciel), -ta à un lieu avec couverture (forêt, habitation). Pour -na les analyses sont en cours, cependant notre corpus présente -ja et -na/-në comme morphèmes locatifs. Il est à noter qu'en macushi, autre langue caribe du plateau guyanais, un morphème -ja marque un directionnel, comme le signale Amodio et Pira (1996:91) : un-mîîri-ya u-tî sîrîrî (1sg-abattis-loc / 1sg-aller / maintenant) 'maintenant, je vais à mon abattis'. Dans l'énoncé correspondant en wayana, le directionnel est indiqué par -pona : hemalë ï-tupi-pona w-ïtë-ja-i 'maintenant, je vais à mon abattis'.

[18]   Les langues caribes présentent différents morphèmes déictiques, sujet peu abordé dans le domaine caribe. Cependant Sergio Meira étudie la deixis spatiale en tilio, des résultats plus substantiels seront d'un grand apport pour la compréhension des valeurs épistémiques qu'ils véhiculent.

[19]   Dans la littérature caribe, des constructions semblables à celle-ci sont interprétées comme des constructions passives, où -ja, associé à la personne ou au (G) Nominal marquerait l'agentif.

[20]   L'interprétation de (12a) par "X est en train de sortir avec Y" est possible uniquement si la relation entre le couple en question est du domaine public.

[21]   Dans l'énoncé j-elemi-ja-i ë-pëk (1O-chanter-hab-sit //2O-pëk) 'je chante pour toi', la construction ë-pëk (2O-sur) renvoie à un datif. Littéralement cet énoncé signifie : 'je chante sur toi'.

[22]   S. Gildea (1998:202) donne la construction << Verbe-në pëk -copule >> où le verbe est uniactanciel. Cet auteur analyse -në comme un reflet de l'infinitif -no du Proto-Caribe : elemi-në pëk w-a-i (chanter-Inf occ.with 1.be) 'je suis en train de chanter'. On remarque, cependant, que les verbes des exemples sont des statifs. Ainsi, on peut émettre deux hypothèses : soit -në serait un nominalisateur pour les statifs (comme elemi 'chanter', uwa 'danser', lëmëp 'mourir'), soit -në dérive de -{i}në (> na (?)) qui semblerait indiquer un locatif 'dedans'. Si une suite de locatifs -{i}në-pëk se confirme, -pëk garderait sa valeur aspectuelle. Il faudrait voir quelle serait la valeur fonctionnelle de - dans cet emploi. Par ailleurs, la combinaison -po-na, aujourd'hui lexicalisée, existe et indique un "directionnel" : pelem-pona w-ïtë-ja-i (Belem-dir / 1S-aller-hab-sit) 'je vais à Belem'.

[23]   Lorsque l'interrogation réfère à la 1re personne, la copule w-a (1s-être) apparaît sans la marque modale -i : ëtï-pëk wa Que suis-je en train de faire ? On pourrait s'attendre à ce que la 2e personne soit représentée par man-a (2s-être), mais à l'interrogation la particule man d'un prédicat existentiel renvoie aussi bien à 2e personne qu'à la 3e. Voir note 14.

[24]   -okpa 'offrir.de.la.boisson' fait référence aux boissons fermentées comme le cachiri, fait à base de manioc.

[25]   Le sens de "lire" peut être celui de 'feuilleter la revue entièrement'.

[26]   Le wayana dispose de deux constructions négatives : l'une est marquée par la particule tapek, l'autre par le suffixe -la. Cette dernière s'associe aux lexèmes verbaux, adjectivaux et aux constructions marquées par l'état contingent ou caducitif. Ailleurs, c'est tapek qui se réalise.

[27]   Un progressif est un processus : "l'action est en cours et le processus est déjà engagé et orienté vers son terme" (J.-P. Desclés, 1993:14). Avec -pëk, le processus, orienté vers un but, est déjà commencé.

[28]   Walter Jackson l'avait signalée en 1972: 49.

[29]   La voyelle /a/ de la syllabe finale de ces lexèmes verbaux réapparaît lorsqu'ils sont marqués par d'autres morphèmes aspectuels : (a) ulu pika-pëk w-a-i (manioc / éplucher-proc / 1s-être-sit) 'je suis en train d'éplucher du manioc' ; (b) ulu wï-pika (manioc / 1A-éplucher-acc) 'j'ai épluché du manioc'.

[30]   Dans ses études sur les différentes langues caribes, Spike Gildea indique des formes morphologiques pour le futur, dont -tan pour le wayana (1998:103). Dans mon corpus, aucune donnée ne montre ce morphème.

[31]   Il nous semble que he renvoie à un volitif et -i à une valeur épistémique. L'étude de la fonction grammaticale ainsi que la valeur sémantique de ces morphèmes est en cours.

[32]   Extrait d'un chant wayana.