Actes : La "découverte" des langues et des écritures d'Amérique

Découverte des écritures indigènes au XVIe siècle
dans le Mexique Central

Anne-Marie VIE-Wohrer

CIEEIT, Mexico-Paris

Le but de cette communication est de présenter l'état de connaissance des écritures indigènes au XVIe et début du XVIIe siècles par les Espagnols. Nous avons apporté certaines modifications au projet initial : nous avons débordé le cadre du XVIe siècle et inclu les réflexions de quelques auteurs importants comme ceux du franciscain Fr. J. de Torquemada, du dominicain Fr. G. García, et de l'historien descendant de la famille royale de Texcoco, Fernando de Alva Ixtlilxochitl. Nous avons supprimé la partie relative à l'usage qu'ont fait les Espagnols des écritures indigènes, préférant développer ce thème dans un travail ultérieur.

Les premiers contacts : circonstances dans lesquelles ils s'établirent

Ces premiers contacts s'établissent lors des rencontres des conquérants avec les messagers de Motecuhzoma Xocoyotzin et ceux d'autres royaumes. Les Indiens communiquent avec eux au moyen de "dessins", le dessin se substituant à l'expression verbale en l'absence d'interprète ou complétant cette expression en présence d'un interprète.

Ces contacts s'établissent très tôt puisqu'en Juillet 1519, dans sa première carta de relación à Charles Quint, H. Cortés fait part de la présence de deux libros  dans la longue liste des objets de valeur envoyés à la cour d'Espagne[1]. Dans la deuxième, datée de 1520[2] et la cinquième, de 1526, il fait part à l'empereur de l'existence de véritables cartes géographiques dessinées par les Indiens sur du papier d'écorce de l'arbre appelé amatl[3] ou sur des pièces de tissu de coton. La précision de certaines de ces cartes était telle qu'elles auraient pu être utilisées par un état-major. D'ailleurs Cortès en fera usage non seulement pour l'exploration et la Conquête du territoire de ce qui sera la Nouvelle Espagne[4] (côte du Yucatan) mais aussi pour faire face à ses ennemis, indigènes[5] ou espagnols. C'est grâce à la représentation exécutée sur un lienzo par des peintres de Motecuhzoma  que Cortés apprît l'arrivée de la flotte de son grand ennemi Diego Velazquez à Vera Cruz [6].

B. Díaz del Castillo[7] fait lui aussi état de la présence de libros, et du grand usage que faisaient de l'"écrit" les Indiens pour tenir des registres de comptes et d'histoire. Il mentionne à Tenochtitlan un bâtiment que nous pourrions qualifier de bibliothèque qui, semblable à celle de Texcoco, contenait les archives royales.

La Conquête finie, les administrations civiles ou religieuses des premières Audiencias, puis de la vice-royauté mises en place, les documents indigènes circulent et provoquent des réactions très diverses de la part des Espagnols qui les désignent sous le nom générique de pinturas. Nous exposerons à la suite ces réactions ainsi que l'état de connaissance de ces documents à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle.

I - Le zèle iconoclaste

Les Espagnols, civils - historiens de la Conquête, auteurs des Relaciones Geográficas - ou religieux, aidés bien sûr par les descendants de la noblesse indigène qui leur étaient acquis et par les lettrés qui avaient survécu au drame de la Conquête, se rendent compte tout de suite de l'importance des pinturas dans la société indigène. Leurs réactions vont de la condamnation-destruction à la conservation de ces documents. 

La première réaction, dûe à l'ignorance, à l'incompréhension et au zèle religieux du premier évêque de México Fr. J. de Zumárraga[8] et de ses compagnons  ou, plus tard, celle de Fr. D. de Landa (franciscain aussi) au Yucatan, est la mise à l'index de ces livres : ils seront classés en "reprobados" et "no reprobados" : les premiers sont ceux qui traitent de religion, d'interprétation de rêves et d'astrologie; les deuxièmes, les no reprobados  sont les calendriers et les annales..., mais grosso modo , dans le doute on brûle : "lo que es ceremoniático o sospechoso, lo quemamos"[9] écrit un franciscain anonyme entre 1530 et 1534. Les livres sont de facto ,  surtout pendant le gouvernement de la première (1528-1530) et de la deuxième (1531-1535) Audiencia, à peu près tous assimilés  à la catégorie des reprobados[10], c'est-à-dire à des traités d'idolâtrie, destinés à être détruits par le feu[11]. C'est le sort encouru par de nombreux documents, parmi lesquels figuraient les archives de Tenochtitlan et celles de Maní, au Yucatan, qui seront brûlées plus tard[12]. La bibliothèque de Texcoco, souvent comparée à celle d'Alexandrie par ses richesses, avait été brûlée dès 1520 : les Tlaxcaltèques, ennemis de ce royaume et alliés des Espagnols, avaient profité de la mise à sac de cette ville par ces derniers pour la détruire[13].

Ces autodafés autant que la destruction des bâtiments religieux furent un déchirement pour les Indigènes; ils se plaindront encore, un siècle plus tard, d'avoir été dépouillés de leur mémoire écrite et de ce fait d'un grand pan de leur passé. Cette destruction fut telle qu'à la fin du XVIe siècle selon Pomar[14] et au début du XVIIe siècle, selon Alva de Ixtlilxochitl[15], il ne reste presque plus de pinturas  ni de lettrés capables de les interpréter: ils sont morts et leurs descendants ne savent plus le faire. Quand après avoir rassemblé dans la région de Texcoco les quelques documents qui avaient été épargnés, pour reconstituer l'histoire de ses ancêtres, Ixtlilxochitl cherche des lettrés pour les lire, il n'en trouve plus que deux dans ce royaume qui fut, avant la Conquête, le plus éclairé du Mexique Central.

La terreur provoquée par ces autodafés poussa certains possesseurs de pinturas à les brûler[16] pour échapper aux persécutions. Avoir un libro  chez soi, était un délit ou, une pièce de plus à ajouter au dossier de l'accusation, comme dans le cas du procès du Cacique de Texcoco en 1539[17]. Les possesseurs étaient parfois dénoncés par des Indiens fraîchement convertis [18].

La terreur incita cependant d'autres possesseurs à soustraire définitivement les pinturas à la vue des Espagnols en les cachant dans des endroits secrets [19] . De nos jours surgissent de temps en temps certains codex cachés depuis le XVIe siècle: nous en connaissons des exemples dans des régions aussi éloignées géographiquement et culturellement que celles de Tlapa dans l'état de Guerrero et de la Huasteca Veracruzana. Ces codex sont encore aujourd'hui l'objet d'une véritable vénération, souvenir peut-être du caractère divin attribué à certains d'entre eux, au moins jusqu'à la fin du XVIe siècle [20] . C'est le cas du document désigné par Ixtlilxochitl [21] sous le nom de teoamoxtli, traduit par "diversas cosas de dios y libro divino". Ce nom continuera d'ailleurs à servir, après la Conquête, pour désigner les Saintes Ecritures chrétiennes. 

II- Les essais de compréhension

C'est ainsi que nous pourrions qualifier le deuxième genre de réaction profondément marqué par le regret des excès commis par les premiers religieux.

Civils ou religieux sont nombreux à se rendre compte, comme Fr. D. Durán quand il écrit "todo lo tenían escrito y pintado en libros y largos papeles"[22], de la fonction qu'ont jouée et que peuvent continuer à jouer les pinturas  dans la nouvelle société qu'ils sont en train de fonder.

Fr. A. de Olmos (dès 1533)[23], et après lui, bien d'autres religieux : Motolinía, Sahagún, Durán, Acosta, Tovar, Mendieta, Torquemada, ainsi que des civils, auteurs des Relaciones Geográficas vers la fin du XVIe siècle, cherchent, rassemblent et consultent les pinturas provenant de nombreux royaumes anciens alliés ou ennemis de Tenochtitlan, dans le but de connaître le passé indigène. Les religieux le font pour mieux combattre l'idolâtrie et christianiser le plus vite possible les indigènes : comme l'écrit  Fr. B. de Sahagún dans  le prologue du Codex Florentino : pour guérir les maladies, le médecin doit d'abord les connaître et il faut en faire de même pour guérir ces maladies spirituelles que sont les croyances idolâtres. Les civils le font pour mieux administrer le royaume.

Nous présenterons l'état de leurs connaissances sur l'aspect matériel, le contenu et la fonction des pinturas.

Aspect materiel

Les Espagnols observent les documents indigènes et distinguent les différentes formes, supports, couleurs...

Les pinturas se présentent sous forme d'objets mobiliers ou immobiliers. Les premiers sont de grands rectangles qu'ils appellent lienzos  o paños ; des pans  de petite taille que l'on roule : les rollos ; des feuilles reliées ou pliées en accordéon[24] : les libros. Les objets immobiliers sont des murs peints .

Les supports des pinturas  pour les objets mobiliers sont soit en tissu de fibres de coton ou d'agave, soit en papier fait de fibres d'agave metl ou de l'écorce de l'arbre amatl, soit en peau de cervidé; ces supports sont généralement recouverts d'une mince couche de stuc (Motolinía,1969:198) et souvent peints des deux côtés. Le feuillet de papier metl est deux fois plus grand que le feuillet européen, il provient surtout de Tlaxcala (Motolinia, 1969:199). Les pinturas figurent aussi sur du bois ou de la pierre[25]. Le papier d'amatl selon B. Díaz del Castillo (1972:188) était une denrée assez commune sur le grand marché de Tenochtitlan. Ce n'est qu'à la fin du XVIe siècle que le papier européen sera communément utilisé. 

Les dessins sont tracés au moyen d'encre tinta ou de charbon (carbón) puis coloriés; ils sont probablement montrés au moyen d'une baguette. C'est en tout cas de cette façon que se pratique parfois la confession, les Indiens désignant  au prêtre à l'aide d'une baguette leurs péchés dessinés sur des lienzos (Motolinia, 1967:111; Mendieta 1971:249).

Il y avait des peintres, au moins dans les villes les plus importantes du Mexique Central: Tenochtitlan, Mixquic, Cuitláhuac, Xochimilco, Malinalco, le Marquesado (Cuauhnahuac)[26]. qui travaillaient sans arrêt. Dans le Codex Florentino on ne les appelle tlacuilo que dans le texte nahuatl, le texte espagnol les désignant sous le terme d'amantecatl[27] qui signifie plutôt artisan.  Le métier de peintre était une espèce de charge occupée de père en fils (Duran, II: 514). Il y avait des peintres de cour et aussi, selon Alva de Ixtlilxochitl[28], des peintres pour chacune des cinq catégories de livres : livres d'annales - de généalogies - livres de cadastres - de rites et cérémonies - livres de science et d'enseignement des chants. Il y avait des scribes dans toutes les cours de justice[29].

L'interprétation des manuscrits, en tout cas au moins celle des livres d'augures et de rêves était réalisée, selon Fr. T. de Motolinía (1967,126), par un maître spécialisé. Selon Torquemada (1969, I:31) seuls les prêtres qu'il appelle rabinos et les peintres comprenaient les pinturas.

Fr. D. Durán[30] mentionne qu'avant la Conquête espagnole, l'on apprenait les "Arts": c'est-à-dire la loi et la doctrine, la mécanique, l'astrologie, la sculpture, la "peinture", la guerre... aux fils de la noblesse dans des livres de pinturas". Landa confirme qu'il en était ainsi au Yucatan[31]. L'expression souvent répétée dans les Relaciones geográficas et dans Ixtlilxochitl (1975, I:527-528) :"como parece por pinturas antiguas que les dejaron sus pasados", nous induit à penser que l'on héritait des pinturas.

A l'époque de la rédaction de son Historia, entre 1560 et 1580, Durán note que la lecture des pinturas semble toujours enseignée aux enfants (1967, I:228), commentaire en contradiction avec ce que disent J.B. Pomar[32] et plus tard Ixtlilxochitl[33].

Les Espagnols considérèrent-ils que les Indiens avaient un système d'écriture ?

Pour eux l'écriture ne peut être que composée de lettres latines, grecques ou hébraïques - peut-être cyrilliques, bien que cela ne soit mentionné nulle part. Les idéogrammes chinois ou japonais, les hiéroglyphes égyptiens, ne sont pas considérés comme de l'écriture (Acosta, 1979:284).

En Amérique il n'y a que des pinturas, des figuras, des caracteres (Cortes, Garcia, Duran, Ixtlilxochitl), des jeroglíficos (Acosta, 1979:289, Garcia, 1981:44), des signos (Duran, II:232; Mendieta, 1971:98), des señales (Mendieta, 1971:135), des efigies (Duran, II, 514), des imágenes (Garcia, 1981:44); des cifras (Duran,I:13), et quelquefois des letras (Duran -I:228) - bien que cette désignation ne corresponde dans le contexte de Durán qu'au concept de pintura. Selon l'écrasante majorité des "intellectuels" espagnols (ou européens) du XVIe et du début du XVIIe siècle, l'écriture n'existait pas dans le Nouveau Monde car il n'y avait pas de lettres.

Et pourtant, pendant cette époque d'ethnocentrisme, les religieux espagnols, convaincus que les Indiens descendaient des Juifs (Phéniciens) ou des Carthaginois[34] (Torquemada le tient d'Aristote), ou qu'en tout cas ils étaient originaires de l'ancien monde, cherchent à trouver des preuves de cette ascendance. Ils croient en trouver dans la religion indigène qu'ils interprètent de façon à découvrir des concordances avec celle du monde judéo-chrétien : le déluge[35] qui correspond à celui dans lequel finit le quatrième soleil : nahui atl - l'attente du Messie[36] qui correspond au retour de Quetzalcoatl, - la vierge Marie[37] qui correspond à Coatlicue qui engendre sans intervention "masculine", Huitzilopochtli... et bien d'autres exemples. Mais aucun Espagnol ne parvient à trouver  trace de l'écriture que les Juifs (Phéniciens) auraient du apporter en Nouvelle-Espagne .

Seuls, Fr. D. Durán[38], et Fr. J. de Mendieta[39] croient, comme nous l'exposerons plus loin, à l'existence avant l'arrivée des Espagnols, de livres qui avaient trait à la foi chrétienne, livres qu'ils n'ont malheureusement pu eux-mêmes voir.

Cependant de nombreux religieux, en décrivant le système de représentation des pinturas et son usage extrêmement répandu, présentent les composantes de ce que nous serions en mesure de considérer comme un système d'écriture. Nous allons par ordre chronologique présenter leurs réflexions.

Selon Fr. Toribio de Motolinía qui écrit entre 1536-1542 [40], les Indiens bien que n'ayant pas de lettre, ont des caracteres et des figuras qu'ils rassemblent sous forme de livres... Ils les lisent et les comprennent (1967,111) car c'est "su escritura". Motolinía ajoute que ces figuras dont ils usent beaucoup sont intelligibles pour les Indiens, que nous pouvons nous même apprendre à les comprendre, et qu'elles ressemblent à l'écriture égyptienne (1967:312). Les pinturas sont bien exécutées, les livres méritent d'être regardés (1969:151).

Selon Francisco López de Gómara[41] qui publie son Historia... en 1552, il n'y a pas de letra dans les Indes Occidentales, mais  - et seulement en Nouvelle-Espagne - certaines figuras qui font office de lettres avec lesquelles "les Indiens notent et comprennent tout et conservent la mémoire et leur histoire". Cette façon d'écrire ressemble à celle qu'avaient les anciens Egyptiens.

Nous ne nous étendrons pas sur les réflexions de Fr. Bernardino de Sahagún[42] (1565-1577) à ce sujet ; M. Thouvenot vient d'en parler d'une façon exhaustive. Nous répèterons seulement que selon le franciscain, les Indiens "n'avaient ni lettres, ni caractères, qu'ils ne savaient pas écrire et qu'ils communiquaient entre eux au moyen de figures et d'images de telle façon qu'ils connaissaient et gardaient en mémoire toutes les choses que leurs aïeux avaient faites et laissées dans des annales mille ans avant l'arrivée des Espagnols."          

Fray Diego Durán (1576-1578) s'efforce de trouver dans le passé mythique de l'époque toltèque, non seulement des similitudes entre la religion instaurée par Topiltzin et la religion judéo-chrétienne, mais encore une origine judéo-chrétienne dans ces temps très reculés : selon lui (II:14-15), les Indiens "appartiendraient aux dix tribus d'Israël". Il cherche même à établir une comparaison entre Topiltzin, l'apôtre Saint Thomas et Moïse (il marche sur l'eau) qui, comme cette divinité, est tailleur de pierre, et accomplit des miracles. Topiltzin serait venu d'ailleurs en Nouvelle Espagne, aurait formé des disciples : les "sages" toltèques puis, déçu, persécuté par Tezcatlipoca et ses acolytes, serait reparti par la mer avec ses disciples, non sans avoir annoncé que dans quatre ou cinq générations, des étrangers arriveraient de l'Orient et puniraient ceux qui les avaient persécutés (I:9-13). Dans une pintura antérieure à la Conquête, peinture qui fait partie de la bibliothèque de Motecuhzoma Xocoyotzin, est représenté le retour des fils de Topiltzin, retour confondu avec l'arrivée des premiers Espagnols (I:15).

Topiltzin aurait, selon le témoignage d'un vieux sage, laissé un grand livre écrit avec des lettres (I:13) ce qui renforcerait Durán dans sa croyance d'un ancien contact avec le monde judéo-chrétien. Malheureusement, il ne peut consulter ce livre, brûlé six ans plus tôt par les Indiens parce qu'ils ne savaient pas lire les letras qui n'étaient ni comme leurs pinturas ni comme les letras des Espagnols, et aussi parce qu'ils avaient peur que cette possession leur cause un préjudice...ce qui amène Durán à émettre l'hypothèse qu'il s'agit peut-être de l'évangile en hébreu.

Les Indiens selon Durán écrivaient, escribían au moyen de pinturas et de efigies comme nous au moyen de lettres, beaucoup et dans de nombreux domaines (I:226-228). Ces pinturas, surtout celles de calendrier rituel étaient consultées tous les jours par les astrologues, même pour les tâches les plus prosaïques. On prédisait le destin de chacun sur le document.

Durán considère que certaines pinturas qui ont trait à la religion[43] sont cifradas et composées de "caracteres ininteligibles". Ces pinturas servaient de lettres avec lesquelles les scribes écrivaient tout, ils excellaient surtout dans la composition de l'histoire.

Durán accorde beaucoup d'importance aux pinturas comme preuve d'évènements qui n'ont pas été relatés par écrit : par exemple (II:556), la mise aux fers et l'exécution de Motecuhzoma Xocoyotzin et de sa suite par les Espagnols, faits occultés par ces derniers.

Les auteurs des Relaciones Geográficas, commencées en 1577 sous le règne de Philippe II, se réfèrent sans cesse aux pinturas et accompagnent presque toujours les Relaciones de cartes qui ne sont autres que des pinturas qu'ils font dessiner par les lettrés indiens.

Dans la Relación de Quiotepeque [44] écrite en 1579, un franciscain brûle un livre religieux avec d'autre idoles, parce qu'il ne peut pas le lire. Livre, lui ont dit ses informateurs indiens, donné par un homme blanc depuis des temps très reculés et objet d'une grande vénération.

Dans la Relación de Texcoco écrite en 1582, J.B. Pomar laisse entendre que les Indiens n'ont pas de système d'écriture, "les pinturas n'étant pas capables de retenir la mémoire des choses qui se peignent" (1986, III:86).

Dans la Relación de Tlaxcala (1984, I:107) rédigée entre 1584 et 1585, D. Muñoz Camargo rapporte que les pinturas et caracteres qui figurent dans les calendriers sont "concertadas y justas"  et que nous pouvons les lire... ce comput du temps serait un reste des temps anciens, c'est-à-dire de l'influence judéo-chrétienne.

Le jésuite Juan de Tovar[45] est chargé en 1587 par le Vice-roi Enriquez d'étudier les "antiquités" des Indiens en vue d'en faire un résumé à envoyer au roi. Le Vice-roi lui fait apporter par des lettrés de México, Texcoco et Tula des pinturas contenant l'histoire de ces royaumes. Tovar répond dans une lettre que sans l'aide de ces lettrés, il n'aurait pu comprendre les "caracteres y jeróglíficos" qui composaient les manuscrits.

Le jésuite José de Acosta dont l'ouvrage paraît en 1590, fait état de représentations d'objets mais aussi de ce que maintenant nous appelerions des  idéogrammes, qu'il désigne sous le nom de jeroglíficos[46] "... las cosas que no había imagen propia, tenían otros caracteres significativos de aquello, y con este modo figuraban cuanto querían". Leurs figuras et caracteres, dit-il, ne sont cependant pas aussi efficaces que notre écriture car dans leurs manuscrits n'apparait que le "sustancial " des concepts. Acosta (1979:292) "lit" les pinturas puisqu'il fait état d'un sens de lecture de certains documents: "comenzando de abajo iban subiendo"... Nous pensons qu'il doit se reférer à la Matrícula de Tributos. Fr. Gregorio García (1981:44) répète ce que dit Acosta.

Pour Fr. Jerónimo de Mendieta qui termine son Historia en 1596[47], les Indiens n'avaient pas d'écriture. Ils s'aidaient cependant à l'aide de pinturas et de caracteres qu'ils utilisaient comme des lettres et qui servaient surtout d'aide-mémoires. Mendieta (71:246) narre comment les Indiens vont à confesse en apportant les pinturas de leurs péchés (1971:246), comment ils reconstituent le Pater Noster en images (ils dessinent les images des mots qui phonétiquement ressemblent le plus aux mots espagnols), et comment Jacobo de Testera prêchait à l'aide d'un interprête indigène qui portait avec lui "en un lienzo pintado todos los misterios de nuestra santa fe católica". Aurore Monod-Becquelin et Joaquín Galarza ayant longuement étudié les images de la Doctrina Christiana, je ne m'étendrai pas sur ce sujet. 

Mendieta tient d'un franciscain (Mendieta, 1971:537) que des peintures anciennes sur cuir provenant de la côte du Pacifique (conservées dans le couvent dominicain de Nexapa, état de Oaxaca), représenteraient "tres o cuatro cosas tocante a nuestra fe" : la vierge (prototype de la Guadalupe), l'annonciation, la crucifixion, la résurrection. Il tient aussi d'un dominicain ayant travaillé avec les Otomis (Mendieta, 1971:538) que ces derniers avaient possédé depuis des générations, bien avant l'arrivée des Espagnols, un livre qui contenait une doctrine semblable à la Doctrine chrétienne, l'image du Christ crucifié, et l'Annonciation. Ce livre était un objet de vénération : on en tournait les pages avec une baguette afin de ne pas le souiller. Comme d'autres Mendieta croit à une présence chrétienne ancienne en Amérique.

Fr. Juan de Torquemada termine la Monarquía Indiana en 1613. Il y explique que bien que les Indiens n'aient pas de lettres, ils utilisent un "modo de escritura". Ce modo ressemble à celui des Carthaginois (Torquemada, 1969, I:28-29) dont les Indiens sont, selon lui, les descendants. Les letras  des Carthaginois étaient des "letras reales de cosas pintadas" comme l'étaient les pinturas  dans lesquelles Enée lut la destruction de Troie, comme le sont les histoires qui figurent sur les rétables, enfin comme le sont les letras qu'utilisent les Indiens. La preuve de cette "filiation", c'est-à-dire de la route qu'ont suivie les Carthaginois depuis l'Afrique jusqu'aux Indes Occidentales se trouve dans les pinturas qui illustrent l'arrivée des Indiens dans les terres de l'Anahuac[48]...!

L'écriture des Indiens était composée de pinturas appelées aussi figuras ou caracteres, qui avaient chacun une signification et pouvaient  désigner, par exemple dans la consignation des faits historiques, une partie d'un évènement ou sa totalité. La connaissance de cette écriture était uniquement réservée aux prêtres et aux peintres des manuscrits. La manière d'écrire, c'est-à dire de "dessiner" les pinturas n'était ni fixe ni stable[49] mais très variée, ce qui ajoutait encore à la difficulté de la lecture (ou de la consultation) des documents indigènes.

Torquemada semble donc reconnaître chez les Indiens un système d'écriture:"... que por los caracteres con que se entendían, pudieron estar pintadas las leyes y esta es escritura; que toda aquella pintura, y caracter es letra, que sirve el oficio de letra, y por la cual se entienden las cosas por ellas significadas "[50](Torquemada, 1969, II:314).      

Fernando de Alva Ixtlilxochitl (1600-1640), descendant des rois de Texcoco, parle lui aussi d' "escritura en pinturas y caracteres que son sus letras"[51]. 

Conclusion

Bien que les lettrés espagnols du début de l'époque coloniale aient constaté que les Indiens de la Nouvelle-Espagne savaient noter, lire, conserver et comprendre les pinturas qui selon certains d'entre eux ressemblaient à des hiéroglyphes, ils ne reconnurent pas - dans leur majorité - l'existence d'un système d'écriture. Pour eux le système d'expression graphique des pinturas ne pouvait jouer que le rôle d'aide-mémoire (Pomar, Mendieta, Sahagun) puisque selon les critères du XVIe siècle l'" écriture" était uniquement composée de  lettres.

Fr. T. de Motolinía, le père José de Acosta et  Fr. J. de Torquemada sont les seuls à utiliser le terme écriture ou "manera de escritura", et à dire que les pinturas étaient utilisées comme des lettres, que certaines étaient des idéogrammes et qu'il y avait un sens de lecture (Motolinia, 1967:345). Torquemada a même l'audace d'exprimer certaines critiques à l'égard de ce système : ... la qualité ou la facture du dessin variant d'un peintre à l'autre, et d'une région à l'autre la "manera de escribir las (pinturas)" était instable.

Ce n'est en réalité que maintenant, pendant cette deuxième partie du XXe siècle que les chercheurs - et seulement une minorité d'entre eux - considérent que les manuscrits indigènes sont composés d'une écriture. Le déchiffrement de cette écriture appelée pictographique, n'a réellement commencé que dans les années quarante avec Alfonso Caso.

Selon la définition de l'écriture donnée par J. Galarza et A. Monod-Becquelin (Galarza, 1980:127) à la fin de leur étude sur la Doctrina Christiana : "un ensemble formé d'unités graphiques, minimales, récurrentes, combinables, transcrivant des unités phonétiques et sémantiques d'une langue donnée", les pinturas  qu'ont découvertes les Espagnols au courant du XVI et XVIIe siècles seraient donc bien des oeuvres écrites .


OUVRAGES CONSULTES

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1975    Historia Chichimeca (copie n° 208, BNP). - In : Obras Históricas de Fernando de Alva Ixtlilxochitl . - 566 p., UNAM - IIH - notes de O'Gorman Edmundo, México.

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[1] Cortes, 1985:75.

[2] Ibid.:124.

[3] C'est un Ficus : famille des Moracées à laquelle appartiennent les figuiers et les mûriers.

[4] Cortes, op. cit.:339.

[5] Ibid.:213.

[6] Ibid.:143.

[7] Diaz del Castillo, 1972:188, 192, 202, 235, 354-55, 419.

[8] Relación de Texcoco, 1986, III:46; Torquemada ,1969, I:75, 253.

[9] d'Olwer, 1990:22.

[10] Garcia Icazbalceta, 1941, III:283-285

[11] Duran, 1967, II,:27;  Alva Ixtlilxochitl, 1975, I:18, 51, 205, 527; Sahagun, 1969, III:65.

[12] Acosta J. de, 1979, 288-290; en Juin 1562 selon Garibay, 1959, p. XIII.

[13] Relación de Texcoco, op. cit., III:46; de Alva Ixtlilxochitl, 1975, I:205,527.

[14] Relación de Texcoco, op. cit.:45-47. en 1582.

[15] Alva Ixtlilxochitl, 1975, I:p. 525. Selon O'Gorman (1975, I:232), le texte de cette lettre est antérieur à 1615.

[16] Duran, 1967, I:13; Pomar, 1986, II:46.

[17] Proceso Criminal del Santo Oficio de la Inquisición contra Don Carlos, Indio Principal de Texcoco, 1968.

[18] Pomar, 1986; Proceso Criminal... .

[19] Duran, 1967, I:13; II:237; Sahagun, 1969; Torquemada, 1969, I:75.

[20] Relación de Quiotepeque, 1984, I:236 (Mixteca).

[21] Alva Ixtlilxochitl, 1975, I:270.

[22] Duran, 1967, I:226

[23] Mendieta, 1971:77, 81. Il s'agit des royaumes de Texcoco, Tlaxcala, Huexotzingo, Cholula, Tepeaca, Tlalmanalco...

[24] Acosta, 1979:288.

[25] Lopez de Gomara, 1979:312.

[26] Duran, 1967, II:514-515.

[27] Motolinía, 1969:198.

[28] Alva Ixtlilxochitl,1975, I:381, 527.

[29] Mendieta, 1971:35; Motolinia, 1967:306.

[30] Duran, 1967, I:191; Pomar, 1986:86.

[31] Landa Fr. D. de, 1959, p. 15.

[32] Pomar, 1986:45-47.

[33] Alva de Ixtlilxochitl, 1975, I:525.

[34] Torquemada, 1969, I:28-30.

[35] Muñoz Camargo, 1984:107.

[36] Mendieta, 1971:539; Relación de Quiotepeque, 1984:236

[37] Mendieta, 1971:538.

[38] Duran, 1967:13.

[39] Mendieta, 1971:538.

[40] Motolinia, 1969:2; 1967:111, 312.

[41] Gomara, 1979:312.

[42] Sahagun, 1969, III:165.

[43] Et qui traitent , par exemple, de la vie exemplaire de Topiltzin (1967, I, p. 13).

[44] Relación de Quiotepeque :. Il s'agit d'un village de la Mixteca.

[45] Kubler & Dibble, 1951:77-78.

[46] Acosta, 1979:289

[47] Mendieta, 1971:143.

[48] Torquemada, 1969, I:28-30. Les Indiens de N.E. seraient les descendants de Cham, 3ème fils de Noé.

[49] Ibid., I:31-32.

[50] Ibid., II:314.

[51] Ibid., I:527-528.