AMERINDIA
n°15, 1990
note sur la honte en sikuani
Francisco QUEIXALOS
U.A. 1026 CNRS, Paris
La notion
de ura en sikuani[1] est toujours traduite à l'aide de
l'espagnol vergüenza, équivalent approximatif du français honte.
Je ne ferai
pas ici un examen comparatif du contenu des termes de chacune de ces trois
langues, mais me limiterai à fournir quelques matériaux linguistiques et
textuels destinés à éclairer, de l'intérieur de la culture sikuani, cette
notion.
Du point de
vue grammatical, ura est un lexème appartenant à la classe des noms
dépendants , qui regroupe les désignations des parties du corps, les
termes de parenté, et quelques autres se rapportant, de façon plus o moins
précise, à des parties d'un tout. Les noms dépendants sont conçus comme
renvoyant nécessairement à une autre notion nominale, que j'appelle repère
de dépendance. Cette autre notion
nominale est doublement représentée : par un nom antéposé, et par un préfixe
qui marque le statut de dépendant attaché à la notion considérée. Le préfixe marque de dépendance est un élément extrait d'un paradigme de
personnels associé à, mais non confondu avec, le paradigme des possessifs
proprement dits. Exemple, avec la
troisième personne :
( 1 ) owebi
pe-mataeto "corne
de cerf"
cerf/3e
personne-corne
repère de dépendance / marque de dépendance - nom
dépendant
Dans les
circonstances où la notion repère de dépendance est parfaitement définie, le
nom qui la représente peut s'élider.
(2) pe-mataeto "sa corne"
dép. 3e - corne
C'est ce
qui arrive normalement pour les repères de dépendance de première et deuxième
personnes. Pour la troisième personne,
l'élision a lieu aussi lorsque c'est de la totalité de la classe des noms
possibles -- en cette position -- qu'il s'agit. On peut parler, si l'on veut, de l'indéfinition totale à
l'intérieur de la classe. Dans ce cas,
(2) se glosera : "corne"; c'est-à-dire, dans l'esprit d'un sikuani,
'corne de".
Le fait que
ura soit un nom dépendant signifie que la notion qu'il représente
s'inscrit dans une relation nécessaire à une autre notion et ne peut pas être
conçue en dehors de cette relation.
Cette autre notion, le repère de dépendance, est exprimée par un nom
dont le référent est une personne, dans l'exemple, le nom propre Nusalia.
(3) Nusalia pe-ura
Le
caractère individuel de cette notion est confirmé par les observations,
introspectives pourrait-on dire, de Marcelino Sosa, penseur et écrivain sikuani[2].
Je fais
l'hypothèse, au vu des autres formations lexicales que suscite la racine ura,
que le nom pe-ura renvoie non pas à un sentiment éprouvé, honte ou autre chose, mais à l'idée abstraite de norme en tant qu'elle est intériorisée par
l'individu. Ceci me semble revêtir un certain intérêt : bien qu'il soit
toujours possible d'asserter sur un plan général des sentences du type :
"on ne bat pas son enfant", "une femme ne regarde pas en face le
premier homme venu", le Sikuani ne paraît pas enclin à raisonner en termes
abstraits, c'est-à-dire déliés de toute référence à l'individu, sur cette
notion de ura.
Tournons-nous
à présent vers ces autres formations lexicales, et tout d'abord a-ura. La racine y est précédée d'un morphème dérivationnel
translationnel (nom > verboïde) qui, lui, semble exprimer une façon de
"(se) sentir". (La classe des verboïdes réfère plutôt à des
propriétés, états, sentiments, sans être exempte de procès -- lesquels, cependant,
présentent un degré assez faible d'"efficacité".)
Aura, c'est éprouver un sentiment produit par
la transgression de la norme, transgression commise ou à commettre. D'après le témoignage, hors situation, d'une
femme, quand un homme propose à une femme natoxibianatsi,
"copulons!", elle peut être réceptive à ses avances ou les repousser,
mais dans les deux cas elle se sentira aura.
Un cas plus
net de aura prospectif : dans le mythe sur l'origine de l'hallucinogène,
le gendre cherche à copuler avec sa belle-mère parce que celle-ci détient dans
son vagin la substance convoitée, et que c'est par le pénis qu'on
l'ingère. La belle-mère s'y oppose,
alléguant son sentiment de aura devant cette forme -- atténuée tout de
même -- d'inceste. La conjugaison
adoptée par aura dans ce contexte montre que la belle-mère est affectée
au moment même de la conversation, alors que la transgression n'est
qu'envisagée. Ce sentiment est souvent
lié à la sexualité -- violer les différentes modalités de la prohibition de
l'inceste, par exemple --, mais pas uniquement : dans un mythe, le chasseur
qu'on accuse, à tort, d'avoir arraché les yeux des singes morts pendant qu'il
était censé les surveiller, se voit accusé de cacher la vérité parce qu'il
éprouve aura.
Je ne
dispose pas d'une propriété définitoire des fautes -- autres que sexuelles --
qui engendrent aura. Le vol, la
mauvaise volonté à travailler pour le père de sa femme, l'abandon des enfants,
l'anthropophagie, sont passibles de aura. La paresse non.
Intuitivement, l'explication par une échelle de gravité me semble à
écarter : dans cette culture, être, en tant que femme, l'objet des
empressements d'un homme n'est pas un véritable délit. En tout cas pas plus que d'être paresseux.
Aura, comme tous les verboïdes commençant par a-,
donne lieu à une incorporation nominale "indirecte" (ce n'est pas
l'objet direct qui s'incorpore). On
notera le procédé littéralement phagocytaire de l'incorporation. A-itaxuto-ura signifie "il ne
soutient pas, irrespectueusement, le regard de quelqu'un", avec itaxuto,
"oeil" (il s'agit de l'oeil du sujet de a-ura). A-kobe-ura, où kobe est
"main", s'emploie pour une situation où quelqu'un cèle ce qu'il a en
main. "Il a de la retenue à
parler" s'exprime par a-hume-ura, avec hume,
"parole". On pourrait gloser
: "éprouver de l'aura quant à l'oeil, la main, la parole".
Ura lui-même est incorporé par un autre
verboïde, a-hibi, "il n'y a pas", un existentiel négatif sans
contrepartie lexicale positive.. Cela donne l'intéressant vocable a-ura-hibi,
littéralement "il n'y a pas quant à la norme" mais conjugable aux
différentes personnes, donc à gloser plutôt"il n'existe pas quant à la
norme", ou , plus intelligible et moins littéral, "il n'a pas de
norme". En fait, c'est de la norme
de la retenue en société qu'il
s'agit, et l'expression, là est son intérêt, pourra être employée en bonne et
en mauvaise part. Je reviendrai sur ce
point.
Nous
retrouvons cette idée de retenue dans ura-ba, qui est un verbe, pourvu,
comme tout verbe, de sa flexion modale.
Il signifie "il fait preuve de réserve", c'est-à-dire de
pudeur, de timidité, de distance.
Ura-t-ane est un verbe où ura est incorporé
directement, avec : t-, "percevoir, voir", -ane,
flexion verbale, et ura, objet direct.
Littéralement "il perçoit la norme" --cf. le français observer
la loi. "Il ne perçoit pas la
norme", apo-ura-t-ae (le verbe change de flexion avec la négation apo-),
marque une conduite qui sort des normes de la vie en société. Le clivage qui permet de discriminer les
comportements sociaux des comportements asociaux passe entre les termes
contradictoires uratane / apouratae.
On comprend
mieux aura à la lumière de cette opposition. La vie sociale se déroule, idéalement, dans un cadre uratane. Dans les faits, il surgit des circonstances apouratae. La résolution de ces circonstances anormales
s'effectue par le moyen de aura.
Eprouver aura revient à opérer le retour à la norme. Tout cela, bien sûr, sur le plan de
l'individu. On peut penser, en se
plaçant à un point de vue exclusivement séculier, à la contrition.
Dans cette
dialectique, le aura que j'ai identifié comme prospectif fait
problème. Il est difficile d'imaginer
que la belle-mère à l'hallucinogène, repoussant les avances de son gendre,
tombe sous le coup de apouratae.
On peut donc avoir à envisager un aura non consécutif à un apouratae. Je le tiendrai pour une version
anticipatrice et atténuée du "véritable" aura, expiatoire, et
le qualifierai de propitiatoire : une façon d'atténuer la faute à commettre en
prenant les devants de la contrition.
Les deux
facettes "chronologiques" de l'aura --
anticipatrice-propitiatoire / retrospective-expiatoire -- évoquent, à la
corporalité près, d'un côté ce que Krickeberg appelle pratiques ascétiques [3], qui sont des formes de conduites sacrificielles
atténuées et tournées sur soi-même, et de l'autre certaines pratiques
orientales allant de l'auto-mutilation au suicide. Tous ce comportements, qu'ils se connectent directement au sacré
ou non, tendent à rendre une situation de fait, affectant la société, conforme
à l'idéal que cette société se donne, par le truchement d'un travail de
l'individu sur lui-même.
Je veux
maintenant présenter trois personnages qui nous aideront à comprendre aurahibi.
Le
chien. Le chien est un élément de la
culture ayant la particularité de se placer, en face de l'homme, sur un terrain
qui combine la collaboration (chasse, gardiennage) et la rivalité (nourriture).
Très proche de l'homme, tout compte fait. Et pas seulement, bien que ce ne soit
guère à négliger, en termes de contiguïté spatiale. Dans le mythe du Chien indiscret , il parle. (On doit entendre que cette faculté de
parole n'a rien à voir avec le langage des animaux-humains des époques de
genèse. Le monde, dans l'épisode du chien indiscret, est déjà constitué et
semblable, à l'exception de ce détail, au monde d'aujourd'hui.) Il parle donc,
il est même trop bavard à propos des pratiques sexuelles de ses maîtres en
forêt, ce qui lui vaut d'avoir sa langue rallongée, perdant ainsi la faculté de
parler.
Rejeté dans
la nature, il reste pour l'homme un proche en qui celui-ci se regarde pour y
déceler sa propre animalité, et, la décelant, mieux s'affirmer en retour comme
humain et social.
Dans
certaines circonstances, une personne dont la conduite contredit la norme est
assimilée au chien : be-awiri, "comme (un) chien". Cette comparaison, qui revêt un caractère de
gravité certain, est en général suscitée par des agissements relatifs à la vie
sexuelle (libido exacerbée, transgression des interdits). Une femme nymphomane
est taxée de awiri-wa, "chien-genre féminin " (le féminin est, dans la grammaire, réservé à
l'intersection des catégories "humain", "femelle").
Quelles
sont ces circonstances et quelle est cette gravité? Par son comportement
déviant, l'individu se place en apouratae, "il ne perçoit pas la
norme". Il est censé éprouver aura,
"il est contrit". Si tel est le cas, alors il rentre dans uratane,
"il perçoit la norme". Sinon, on dira de lui qu'il aurahibi,
"il n'a pas de norme (pas de retenue)". Tout compte fait, et de par
l'existence de aura, ce n'est pas la transgression en soi, apouratae,
qui lèse la société, mais le fait de ne pas en éprouver de remords, aurahibi.
Une chose est de ne pas percevoir
la norme -- contingence --, une autre de ne pas en avoir -- essence.
Dans ce dernier cas, on sort de la société et met un pied dans la nature
-- une nature proche tout de même, puisque domestique -- : on est,
littéralement, un "cynique".
Deuxième
personnage : Maliawa. C'était une petite fille plutôt extrovertie, qui
adressait la parole très librement et spontanément aux adultes, y compris aux
hommes en visite -- donc des inconnus --, surpris de voir ce bout de chou,
femme de surcroît, engager la conversation sur un ton d'égalité. On jugeait
qu'elle était souvent à la limite de l'impertinence, mais de fait on ne pouvait
pas non plus dire qu'elle manquait de respect aux gens[4]. Il y a un nom pour ce comportement
désinvolte, légèrement déviant sans tomber dans apouratae : malia.
Le -wa utilisé pour construire le nom de la gamine est le même que nous
avons dans awiri-wa.
Un verbe
impersonnel transitif (ou passif
impersonnel pour employer
une expression plus répandue) est dérivé de ce nom : malia-ba où -ba
est la terminaison verbale. On est tenté d'inférer, de cette dérivation, que la
désinvolture, dans la société sikuani, est vue comme une affection, car tel est
le sémantisme des impersonnels transitifs : "avoir la fièvre",
"avoir ses règles", "avoir la diarrhée", "moisir",
etc. Aucune affection n'est l'objet
d'une réprobation morale.
Cependant,
la conduite malia est aussi taxée de aurahibi. Y a-t-il
contradiction avec le aurahibi-Chien?
Non, si l'on considère que la gravité de ce dernier vient de sa
concomitance avec apouratae, manquement à la norme. L'absence de retenue
est grave si elle se greffe sur une transgression caractérisée, apouratae,
non suivie de contrition aura.
C'est le aurahibi-Chien.
Rien de tel pour le aurahibi-Désinvolte, qui apparaît donc comme
une douce et inoffensive quasi-marginalité.
Une faute
grave déclenche, sans cérémonie ni concertation particulières, le premier et le
plus fondamental des mécanismes de sanction : l'ostracisme. Sous des formes d'application plus ou moins
radicales, la société tient là un ses principaux dispositifs de régulation de
la vie communautaire. Le aurahibi-Chien est passible d'ostracisme. Le aurahibi-Désinvolte
non.
De là à
penser que aura pourrait avoir pour moteur la crainte de la sanction, il
y a peu. Ce point reste à creuser, mais lorsqu'on sait la vigueur des forces
centripètes dans cette société,
particulièrement à l'intérieur du clan -- e.g. l'endogamie --, et, plus encore,
du village, on est porté à croire que la notion de aura aurait plus
d'affinités, toujours sur un plan séculier, avec l'attrition qu'avec la
contrition.
Troisième personnage : le Blanc. De la part de l'homme, un comportement en
public exempt de timidité est très clairement valorisé[5].
On assimile à une conduite de Blanc une attitude "sans
complexes" en face d'une assemblée : be-wowai, "comme (un)
Blanc". Cela peut constituer un
atout -- mais pas un critère exclusif -- pour le choix d'un chef. Nous avons là notre troisième figure de aurahibi. N'être pas inhibé, aurahibi, tout en
restant dans le cadre de la norme, uratane, constitue un profil tendant
vers une originalité -- plutôt que marginalité -- digne de l'admiration du
commun.
Voici une
tentative de récapitulation et de visualisation. Trois figures de aurahibi, qui sont, de haut en bas du schéma:
- aurahibi-Blanc,
exempt de transgression; hors norme mais valorisé par ce fait même; "hors
du commun" rend peut-être assez bien l'idée;
- aurahibi-Désinvolte,
exempt de transgression; hors norme parce qu'en principe on ne se conduit pas
ainsi, mais déviation-affection bénigne; on en est amusé;
- aurahibi-Chien,
transgressif; résulte d'avoir pris, une fois la transgression commise, le
chemin inverse de aura; l'individu se met au ban de la société.

Les lignes
délimitent des zones qu'on peut caractériser ainsi:
- entre ( a
) et ( e ) se déroule la vie sociale normale de facto ;
- entre ( a
) et ( b ) se situe le prototype de conduite sociale : observation de la norme
(uratane);
- au-dessus
de ( a ) se place un idéal valorisé mais exotique, identifié par référence à un
être exogène, le Blanc (wowai);
- entre ( b
) et ( c ) s'inscrit une déviation à la norme tenue pour inoffensive : la
désinvolture (malia);
- ( c
) est la ligne de partage entre être
dans/hors la norme sociale;
- entre ( d
) et ( e ) se trouve l'infraction à la norme (apouratae);
- entre ( c
) et ( d ) se fait le mouvement de retour à la norme après l'avoir violée (aura);
-sous ( e )
on trouve le comportement le plus antinomique de la norme, associé à l'animalité
du chien (awiri[6]).
[1] Groupe des savanes du moyen Orénoque, Colombie et Venezuela. Nomades sédentarisés à date plus ou moins récente, par influence arawak ou effet de la colonisation.
[2] El valor de la persona en la economía guahiba, Bogota, 1985.
[3] A propos des peuples de Méso-Amérique, dans Krickeberg, W., H. Trimborn, W. Müller, & O. Zerries, Les religions amérindiennes , Payot, Paris, 1962.
[4] Je dois à Rosalba Jimenez cette anecdote.
[5] On retrouve ici quelque chose de la spécialisation sexuelle de la "vergüenza" andalouse décrite par Pitt-Rivers dans The Fate of Shechem, or the politics of Sex , Cambridge University Press, London, 1977 : la notion ne recouvre pas les mêmes domaines sémantiques selon qu'elle s'applique à la femme ou à l'homme.
[6] Bien que j'aie appelé "personnages" le Blanc et le Chien, je crois utile ici d'insister sur le fait que ce n'est pas d'eux que parle le schéma -- aucun n'a le statut de hiwi, "êtres humains"--, mais d'individus sikuani qui sous certain rapport sont assimilables -- d'où le be -- au Blanc ou au Chien.