AMERINDIA n° 15, 1990
de certaines
solutions au problème de la néonumération*
André
CAUTY ZIRNHELT, Université de Bordeaux I (France)
Maria
TRILLOS AMAYA, Université de l'Atlantique (Colombie)
"Dans
l'étude des sciences on a moins
besoin d'un maître
que d'un guide" CONDORCET
0.
Position du problème
Soit une
langue naturelle dont la numération parlée est supposée de capacité générative
théorique très limitée. De
l'ordre de quelques unités ou de quelques dizaines comme c'est le cas par
exemple des numérations traditionnelles nasayuwe (CAUTY, 1990) ou sikuani
(QUEIXALOS, 1988).
Supposons
que les circonstances historiques aient conduit les locuteurs à vouloir
remplacer cette numération traditionnelle par un système plus performant. C'est-à-dire par une numération qui permette
de nommer "tous" les nombres, qu'il s'agisse des nombres usuels (jusqu'à cent ou mille), des nombres courants (jusqu'à million ou milliard), ou encore des
grands nombres (au-delà des
limites précédentes).
Cet article
est consacré à l'étude des moyens de répondre, de manière concrète et réaliste,
à la demande précédente, et ceci sous la contrainte du respect de la langue et
de l'identité culturelle des demandeurs.
1. Deux
pseudo-solutions
Deux
solutions "immédiates" se présentent à l'esprit. L'une, la solution de l'adaptation ,
consiste à étendre la numération traditionnelle existente pour permettre au
moins l'expression des nombres courants; l'autre, la solution du "missionnaire
", consiste à emprunter une numération étrangère.
Nous
pensons qu'aucune de ces deux solutions ne saurait généralement être
retenue. La première pour des raisons
d'économie et de performance, la seconde parce qu'elle ne respecte ni la langue
ni l'identité culturelle des indigènes.
1.1.0. La
solution de l'adaptation dépend évidemment des caractéristiques de la
numération traditionnelle initiale. Il
est clair qu'étendre une numération du type "un, deux, beaucoup"
(comme celle des Yanomami) revient à créer de toutes pièces une néonumération,
de même, il est clair que le problème de l'adaptation ne se pose pas dans les
mêmes termes selon que la numération initiale permet de désigner, plus ou moins
aisément, soit les nombres usuels
soit les nombres courants .
De manière
générale, on peut admettre que beaucoup de numérations indigènes traditionnelles
ont des capacités génératives limitées, et qu'elles mettent en œuvre une
"morphologie" ou une "syntaxe" qui conduit à des
expressions longues et compliquées.
1.1.1. Pour
fixer les idées, prenons le cas de la numération parlée andoke (Colombie),
décrite par LANDABURU (1979) et réanalysée par CAUTY (1988). Il s'agit d'une numération de capacité
générative théorique de quatre cents, de "syntaxe"
additivo-multiplicative (avec vingt comme nombre d'appui privilégié), et
utilisant une "morphologie" additivo-ordinale pour former
l'expression des nombres inférieurs à vingt.
Le
vocabulaire terminal comprend, à un niveau d'analyse syntaxique, l'expression
des nombres de un à dix-neuf et celle de l'unité vingt.
La plupart
de ces atomes syntaxiques sont en fait des composés morphologiques. A un premier niveau, on trouve l'expression
additive des nombres trois = (un-deux) et quatre = (deux-deux), ainsi que
l'expression ordinale des nombres des séries de six à neuf, de onze à quatorze
et de seize à dix-neuf marquées par les oppositions "main/pied" et
"ce/autre".
L'expression
de six (respectivement onze, seize) peut être glosée
"un-vers-la-main-de-l'autre-côté" (respectivement
"un-vers-nous-pied",
"un-vers-le-pied-de-l'autre-côté").
L'expression des nombres sept, huit, neuf (respectivement douze, treize,
quatorze et dix-sept, dix-huit, dix-neuf) est formée sur le même modèle
ordinal.
A ce même
niveau, on trouve encore l'expression des quatre premiers multiples de cinq
marquée par les oppositions "main/pied" et "ce/nous" :
5 = // ce-côté-main-quantité // 10 = // nous-côté-main-quantité //
15 = //
ce-côté-pied-quantité // 20 =
// nous-côté-pied-quantité //
Au niveau
"syntaxique", l'expression des multiples de vingt peut être glosée
"une personne", "deux personnes", etc jusqu'à la limite
théorique de "vingt personnes".
D'un point de vue arithmétique, ces expressions peuvent être
interprétées comme renvoyant à une multiplication.
A ce
niveau, on a encore l'expression additivo-multiplicative des nombres compris entre
les multiples de vingt. Par exemple
l'expression de cinquante-six "deux personnes et
un-vers-le-pied-de-l'autre-côté", c'est-à-dire "deux personnes et
seize".
1.1.2. Pour
simplifier le problème de l'adaptation, respectons la "syntaxe"
vigésimale traditionnele, et proposons-nous d'augmenter la capacité du système
andoke jusqu'à l'expression d'un nombre courant. Par exemple le nombre six cent vingt-six mille quatre
cent quatre-vingt-treize
. Vigésimalement, ce nombre se
décompose en 3. 18. 6. 4. 13 :
626493 = 3
x 204 + 18 x 203 + 6 x 202 + 4 x 201 + 13 x 200
Pour
exprimer ce nombre en numération adaptée, il conviendrait :
a) de créer
trois termes pour la désignation des unités succesives ( 204, 203, 202)
b)
d'étendre la règle de multiplication au compte des nouvelles unités
c)
d'étendre la règle d'addition aux nouveaux groupes d'unités.
Ce qui ne
pose aucune difficulté théorique.
Supposons avoir choisi les termes suivants :
202 =
"famille", 203 =
"village" 204 = "nation"
et
construisons pas à pas l'expression du nombre 3. 18. 6. 4. 13 :
3 x 204 = "(un-deux)
nation"
18 x 203 = "(un-deux)-vers-le-pied-de-l'autre-côté
village"
6 x 202 = "un-vers-la-main-de-l'autre-côté
famille"
4 x 201 = "(deux-deux)
personne"
13 x 200 = "(un-deux)-vers-nous-pied (unité
simple)"
En
numération andoke ainsi adaptée à la saisie des nombres courants, le nombre courant six cent vingt-six mille quatre cent
quatre-vingt-treize s'exprimerait :
"(un-deux)
nation (un-deux)-vers-le-pied-de-l'autre côté village
un-vers-la-main-de-l'autre-côté famille (deux-deux) personne
(un-deux)-vers-nous-pied (unité simple)".
1.1.3. Il
convient de souligner l'incommodité d'un tel système, ne serait-ce qu'en raison
de la longueur importante (excessive) des expressions, ce qui entraîne un coût
de communication élévé : Si 626493 s'écrit avec six chiffres et s'énonce en
français avec dix mots, il demanderait, en numération andoke adaptée, plus de
vingt constituants.
Nous
espérons que le lecteur sera convaincu de la quasi-impossibilité d'adapter la
plupart des numérations traditionnelles indigènes; du moins tant qu'un
processus d'évolution historique n'aura pas réduit à des formes simples et très
courtes au moins l'expression des premiers nombres.
1.2. La
solution de l'emprunt ne sera pas étudiée ici, parce qu'elle néglige la
contrainte que nous avons imposée a priori, à savoir le respect de la langue et
de la culture indigènes.
Notons
cependant qu'il conviendrait, dans ce cas, de se demander s'il est absolument
nécessaire d'emprunter la numération du colonisateur occidental, quand on sait
que les grandes cultures amérindiennes -maya par exemple- avaient développé des
numérations performantes.
1.3. Si
l'on rejette les solutions de l'adaptation et de l'emprunt, il ne reste que le
recours au génie créatif de la langue, c'est-à-dire construire une
néonumération. Ce qui ne veut pas dire
qu'il faut se dispenser de l'étude et de la sauvegarde des numérations
traditionnelles.
Avant de
lancer les communautés dans cette entreprise, rappelons quelques résultats et
les principales options que nous estimons devoir retenir ou du moins faire
connaître et discuter.
2.
Résultats et options
2.1. Quelle
capacité générative retenir? Pour la
diffusion des faits économiques (évaluer par exemple un budget national qui
peut atteindre plusieurs milliards de dollars), et plus encore pour les besoins
des sciences (désigner par exemple le nombre d'Avogadro égal à 6,026 x 1023 molécules
par molécule gramme), un système de numération doit permettre, dans les temps
modernes, de désigner commodément des nombres de l'ordre de dix élevé à une
puissance de plusieurs dizaines, voire de quelques centaines (Shannon estime à
10120 -un suivi de cent vingt zéros- le nombre de parties
différentes possibles au jeu d'échecs).
2.2. Les
arithméticiens savent qu'un capacité générative aussi "ouverte" ne
peut être atteinte facilement que dans une conceptualisation de type polynômial
(CAUTY, 1987). Le plus simple étant
évidemment d'opter pour une représentation du nombre par des polynômes à une
seule indéterminée . On sait aussi
que la mise en signes la plus économique de la conceptualisation polynômiale du
nombre est la mise en signes positionnelle .
Pour
permettre une très grande capacité et être la plus économique possible, la
néonumération écrite doit donc
être de type strictement positionnel .
2.3. Dans
ces conditions, la seule liberté est le choix de la valeur de la base de la néonumération.
Mais cette
liberté est en fait assez illusoire, en raison des effets contradictoires du
choix de la valeur de la base.
Augmenter cette valeur est toujours souhaitable parce que cela diminue
fortement la longuer moyenne de l'expression des nombres. Le choix d'une très grande base est
cependant impossible parce qu'il obligerait à mémoriser un très grand nombre de
chiffres, et surtout à apprendre par cœur autant de tables d'addition et de
multiplication.
L'optimum
nous semble être indiqué par l'histoire des sciences. Dune part, aucune base attestée ne dépasse quelques dizaines (par
exemple 60 à Babylone), et à partir de
vingt, d'autre part, les systèmes attestés ne sont plus mono-, mais multi-bases
(5-20, 10-20 ou 6-10-60, par exemple).
Nous en
déduisons qu'une base optimale est de l'ordre d'une dizaine.
Pourquoi
choisir dix plutôt qu'un autre
nombre compris entre huit et seize par exemple? Douze, avec ses nombreux
diviseurs, faciliterait grandement les calculs. Un nombre premier comme onze ou treize aurait les faveurs de
certains mathematiciens. Dix, le nombre
de nos doigts, n'est défendu que par l'inertie sociologique et les résistances
psychologiques. La seule raison du
choix de dix est donc l'usage séculaire de cette base si largement répandue et
si solidement renforcée par le triomphe du système métrique (décimal) des poids
et mesures : "Nous avons la chance unique d'avoir à notre disposition une
langue universelle, la numération décimale, utilisons-la" (LEBESGUE,
1975), d'autant qu'aucune tentative historique n'a jamais réussi à ébranler les
résistances au changement, plusieurs fois souhaité, de la base dix.
D'où la
conclusion que les néonumérations amérindiennes écrites devraient être des numérations décimales de position; ce qui ne laisse aux créateurs qu'à décider du graphisme des dix
chiffres (0, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9).
2.4.1.
Prendre dix comme base d'une
numération de position entraîne une capacité pratique relativement modeste. De l'ordre du million ou du milliard, si
l'on estime que la longueur maximale pratique de l'expression du nombre ne
devrait pas dépasser six ou sept chiffres.
Ce qui est insuffisant d'après 2.1..
Mais nous
savons également qu'il est effectivement possible d'utiliser une base beaucoup
plus importante, égale par exemple à cent mille ou à un million, à condition
qu'un système auxiliaire permette de représenter les chiffres d'une numération
de position qui utiliserait une telle base.
2.4.2. La
solution pratique consiste donc à construire une numération de position de
grande base dont les chiffres seraient eux-mêmes produits par une numération de
position modeste. C'est-à-dire
construire une numération de "syntaxe" positionnelle de grande base,
et à "morphologie" positionnelle de petite base. Ce que l'on peut encore exprimer en disant
qu'il s'agit de réaliser une extension par changement de base (CAUTY,
1987).
2.5. La solution la plus simple pour réaliser à
l'écrit cette extension est bien connue : à condition de choisir comme nouvelle
base une puissance entière k de
l'ancienne, il suffit de séparer le nombre écrit décimalement en
"tranches" de k
chiffres. Chaque tranche est
alors un chiffre de la numération étendue représenté en écriture décimale
ordinaire. Par exemple, en base myriade l'écriture 101 1234 5678 représente un
nombre de trois chiffres égaux respectivement à 101, 1234 et 5678; en base million , l'écriture 101 123456
654321 101101 représente un
nombre de quatre chiffres égaux respectivement à 101, 123456, 654321, et 101101.
2.6.1. Le cas de l'écrit étant réglé, il ne reste à
traiter que la question de la néonumération parlée. Nous admettons en particulier pour des raisons d'économie
pédagogique) qu'il est souhaitable de "faire quadrer la numération parlée
avec la numération écrite en chiffres", comme le recommandait le marquis
de CONDORCET (an VII) quand il proposa -sans succés- une néonumération parlée à
l'intention des élèves et des maîtres de la nouvelle république.
Il peut
être intéressant de rappeler que Condorcet pensait qu'"une logique très
ingénieuse et très exacte" préside à toutes les opérations du calcul et
qu'"en rendant cette logique visible, on enseigne deux arts à la fois,
celui du calcul et celui du raisonnement". Le moyen d'atteindre ce but commence en arithmétique par une
réforme de la numération parlée française, car "dans une langue et dans
une science bien faites, l'analogie des idées doit toujours être marquée par
l'analogie des mots; mais dans une
partie de la langue du calcul, cette analogie était entièrement détruite : dans
les mots trente, quarante, cinquante, soixante, l'analogie des noms est assez
bien conservée pour faire sentir qu'on parle de trois, de quatre, de cinq, de
six dixaines : mais dans les mots vingt-quatre, quatre-vingt, quatre-vingt,dix,
le nombre de dixaines dont on parle n'est plus du tout marqué par l'analogie
des mots : on croiroit que ce sont deux langues différentes : que dans l'une on
procède par dixaines; et dans l'autre par vingtaines". La "néonumération" de Condorcet,
en tout cas, régularise la numération française parlée, et se présente comme un
mixte des solutions chinoise (onze, douze, ... deviennent dix-un, dix-deux,
...) et indienne (vingt, trente, ... deviennent duante, trente, ...) que nous
présenterons plus loin.
2.6.2.
Parce que l'œil et l'oreille fonctionnent différemment, le problème de la
néonumération parlée ne se pose
pas dans les mêmes termes que celui de la néonumération écrite . Fondamentalement, parce que l'oral oblige à
conserver certaines redondances que l'écrit permet, au contraire,
d'efffacer. Une suite de "chiffres",
en effet, comme par exemple "un-sept-huit-neuf", ne permet pas à
l'oreille de saisir à coup sûr la valeur du nombre qu'elle représente, parce
qu'il faudrait pouvoir enregistrer simultanément et la valeur et le rang de chaque chiffre de
la séquence entendue. L'œil, au
contraire, enregistre sans difficultés ces deux informations coprésentes ,
même en ne faisant que survoler la suite écrite 1789.
Pour garder
à l'oral la conceptualisation polynômiale, il est nécessaire d'énoncer
systématiquement non seulement les chiffres successifs, mais encore le rang de
ces chiffres dans la séquence positionnelle qui les représente à l'écrit. Un moyen comode et bien attesté consiste à
énoncer les "unités", c'est-à-dire les puissances successives de la
base, et de dire "un millier sept centaines huit dizaines
et neuf unités".
2.6.3. La
solution que nous proposons est de décomposer en deux phases le processus de la
création de la néonumération parlée. A
savoir celle d'un système auxiliaire, et celle de son extension :
- créer
d'abord une néonumération commune
de capacité générative limitée à un million,
- réaliser
ensuite une extension par changement de base pour obtenir une néonumération étendue de capacité générative "ouverte".
Il nous
semble possible de proposer trois solutions au problème de la néonumération
commune (c'est-à-dire pour la mise
en signes des nombres usuels et courants
, jusqu'à un million). Nous
désignerons ces solutions comme la solution "chinoise", la solution
"indienne" et la solution d'"Aryabhata".
3. La
néonumération commune
3.1.1. La
solution "chinoise" revient à construire une (néo-)numération parlée
sur le modèle positionnel décimal, à ceci près que les puissances successives
de la base sont toutes explicitement nommées (il s'agit donc de numérations
positionnelles au sens large de l'expression).
Il suffit
de se donner, d'une part, l'expression des dix premiers nombres, et, d'autre
part, celle des premières puissances de dix, jusqu'à une limite qui dépend des
besoins de la numération commune. Nous
avons fixé cette limite à un million (106).
Dans ces
conditions, on dispose d'une néonumération commune de capacité générative
théorique million, de type positionnel,
et dont le vocabulaire terminal comprend, d'une part, les dix chiffres nécessaires
à toute numération décimale, et, d'autre part, les cinq "unités" : 101, 102, 103, 104, 105 (dix,
cent, mille, myriade, cent-mille).
Par exemple
1789 s'énoncerait sur le modèle : "un mille sept cent huit dix
neuf (unité simple)"; et 301240 s'énoncerait : 'trois cent-mille
un mille deux cent quatre dix".
Notons que
rien n'empêche d'exprimer les zéros redondants : "trois cent-mille
zéro myriade un mille deux cent quatre dix zéro (unité)",
et que les constituants ne sont ordonnés que pour des raisons
"esthétiques" (1789 pourrait s'exprimer tout aussi bien "sept cent
un mille neuf unité huit dix"), mais qui facilitent
la saisie rapide de l'ordre de grandeur du nombre énoncé.
3.1.2. La
solution chinoise présente tous les avantages qu'offrent une parfaite
systématicité et le fait qu'elle traduise exactement la numération écrite
commune.
Cependant,
pour les nombres usuels compris
entre dix et cent, la systématicité de cette solution conduit à des expressions
comprenant quatre constituants (cinq dix neuf (unité)). On peut penser que cette longueur est
excessive pour des nombres usuels
(et donc plus fréquemment utilisés), et que ce fait ne favorise pas leur
saisie sémantique immédiate (toujours souhaitable pour des nombres usuels
).
La solution
"indienne" que nous allons présenter maintenant permet de réduire
cette longueur, au prix il est vrai, de l'introduction de termes
supplémentaires dans le vocabulaire terminal.
3.2.1. Sans
renoncer aux avantages de la règle positionnelle, la solution indienne réduit
la longueur de l'expression des nombres usuels en introduisant de nouveaux atomes dans le vocabulaire
terminal. Deux séries de nombres
peuvent utilement être renommés.
D'une part,
les nombres compris entre dix et vingt, et d'autre part, les multiples
successifs de dix compris entre dix et cent (les noms des dizaines). La première série comporterait neuf nouveaux
termes, et la seconde, huit.
3.2.2. Il
est possible de réduire en pratique le coût d'apprentissage de ces dix-sept
nouveaux noms de nombre. Un moyen
simple est d'utiliser deux procédés de dérivation. A partir de la série des termes de un à neuf, le premier procédé
fournirait la série des nombres de onze à dix-neuf, et le second, la série des
dizaines de vingt à quatre-vingt-dix.
En
français, par exemple, cela reviendrait à prolonger la série "onze, douze,
..., seize" jusqu'à dix-neuf, d'une part, et d'autre part, la série "
..., trente, quarante, cinquante, soixante, ..." de vingt à
quatre-vingt-dix.
3.2.3 Par
rapport à la solution chinoise, la solution indienne introduit dix-sept
nouveaux termes (qui peuvent être produits par deux règles de dérivation), mais
elle réduit de quatre à un ou de deux à un constituant la longueur de
l'expression de ces dix-sept nombres, et de quatre à trois constituants la
plupart des composés exprimant les nombres usuels (inférieurs à cent) :
"cinq dix
neuf (unité)" devient "cinquante neuf (unité)"
"huit dix (zéro unité)" devient
"octante ".
Par
exemple, 1789 s'énoncerait sur le modèle "un mille sept cent
octante neuf (unité)",
et 301240 s'énoncerait "trois cent-mille un mille deux cent
quarante (unité)".
3.3.1. Bon
mathématicien et bon phonéticien, l'astronome indien Aryabha«ta (VIè siècle) nous a laisse un système de numération
parlée exceptionnellement économique, et d'un apprentissage rapide pour tout
familier du syllabaire sanskrit. Visant
principalement la transmission des nombres astronomiques, Aryabhata utilisait
une base cent, mais ses conventions de mise en signes peuvent être facilement
transposées au cas décimal.
3.3.2.
Plaçons-nous dans ce cas pour présenter les principes d'une numération décimale
de position, de type "Aryabhata" et de capacité générative un
million.
Nous savons
qu'en numération de position le nombre est saisi comme une somme de monômes, et
que chaque monôme comporte deux informations principales : un coefficient ci et une
certaine puissance de la base Bi.
L'idée originale d'Aryabhata consiste à remarquer que la plus petite
unité d'émission phonique, la syllabe, est généralement constituée de deux
éléments indissociablement liés, une consonne et une voyelle. On peut donc mettre cette circonstance à
profit et faire porter à chacun des deux constituants de la syllabe l'une des
deux informations que comporte chaque monôme :
la consonne
indiquera le coefficient, et la voyelle, la puissance de la base.
3.3.3.
Donnons-nous une liste ordonnée de neuf consonnes : B, C, D, F, G, J, L, M, N,
et une liste ordonnée de six voyelles : Ë, A, E, I, O, U.
Convenons
que chaque consonne représente un chiffre et que chaque voyelle indique une
puissance de la base dix, selon le code suivant :
B = 1, C =
2, D = 3, F = 4, G = 5, J = 6, L = 7, M = 8, N = 9
Ë - 100, A = 101, E = 102, I = 103, O = 104, U = 105.
Dans ces
conditions, chaque syllabe de type CV représente un monôme particulier:
BË = 1 x 100 = 1, CË = 2 x 100 = 2, DË = 3 x 100 = 3, ..., NË = 9 x 100 = 9
BA = 1 x 101 = 10, CA = 2 x 101 = 20, DA = 3 x 101 = 30, ..., NA = 9 x101= 90
BE = 1 x 102 = 100, CE = 2 x 102 = 200, DA= 3 x 102 = 300,..., NA = 9 x 101=900
.........................................................................................
BU = 1 x 105 , CU
= 2 x 105
,DU = 3 x 105
, ..., NU = 9 x 105
Enfin, en
convenant que la concaténation des syllabes correspond à la somme des monômes,
on obtient une représentation particulièrement économique de tout nombre courant (jusqu'à un million) :
Par
exemple, 1789 s'enonce "BILEMANË", 300240 s'énonce
"DUCEFA", et 301240 s'énonce "DUBICEFA".
4. La
néonumération étendue
4.1. Nous
supposons maintenant disposer d'une néonumération commune de capacité
générative théorique égale à un million.
Notre propos est d'étendre cette néomumération pour obtenir une capacité générative au moins
de l'ordre de dix élevé à la puissance de plusieurs dizaines.
La solution
"naturelle" est de compléter la liste de puissances de dix. Mais cette remarquable conception purement
décimale, attestée dans l'Inde et la Chine du premier millénaire, se trouve
rapidement dépassée car il faudrait inventer une cinquantaine de termes pour
atteindre une capacité générative de 1050.
De nos jours, dix est une base trop petite pour atteindre économiquement
les grands nombres dont l'usage
ne se limite plus aux spéculations de quelques savants.
Nous avons
vu en 2.5 qu'une solution plus effective consiste à réaliser une extension par
changement de base, ce qui revient à introduire une nouvelle base plus
importante. Pour des raisons pratiques,
cette nouvelle base doit être une puissance entière de la base de la numération
commune (dans le cas contraire
on aurait un système multibase très incommode pour les calculs, du type de
celui des nombres "complexes" que nous utilisons encore pour la
mesure du temps et des angles).
Supposons,
pour fixer les idées, que mille soit cette nouvelle base. Notre problème consiste à construire une
numération positionnelle de base mille, en sachant que nous disposons déjà
d'une néonumération commune qui
permet de nommer les nombres jusqu'à mille (exclu). Il suffit, dans ces conditions, de créer une série de termes pour
désigner les puissances successives de
mille puisque les mille chiffres nécessaires à la numération étendue sont déjà
exprimables dans la numération commune.
En fin de
compte, on peut, avec seulement les trois noveaux termes MILLE, MILLION
et MILLIARD, énoncer tout nombre jusqu'à 999999999999 "neuf cent
neuf dix neuf (unité) MILLIARD neuf cent neuf dix
neuf (unité) MILLION neuf cent neuf dix neuf (unité)
MILLE neuf cent neuf dix neuf (unité).
Comme nous
l'avons noté plus haut, la solution du changement de base revient, du point de
vue de la lecture des nombres écrits en numération décimale, à réaliser un
découpage en tranches de chiffres, chaque tranche comprenant autant de chiffres
que l'exposant de dix dans l'expression de la nouvelle base (si la nouvelle
base est cent, on décompose en tranches de deux, si la nouvelle base est mille,
en tranches de trois chiffres).
4.2.
L'histoire des numérations montre que les nombres cent, mille, myriade, et
million ont tous été retenus, à diverses époques et dans diverses
civilisations, pour servir de nouvelle base, et ceci généralement sous la plume
de mathématiciens célèbres comme Aryabhata, Archimède, ou Chuquet.
Par exemple
, pour le nombre 1789, on aurait en nouvelle base cent : 17.89 qui se lit 17 CENT
89 (unité), et en nouvelle base mille : 1.789 qui se lit 1 MILLE
789 (unité). De même, en base
myriade, 123456789000 se décomposerait en tranches de quatre chiffres
1234.5678.9000 et se lirait 1234 MYRIADE-DE-MYRIADE 5678 MYRIADE
9000 (unité).
4.3. Nous
proposons de construire la néonumération étendue en choisissant million comme nouvelle base, et en adoptant la
terminologie inventée par Nicolas CHUQUET (1484) pour désigner les puissances
successives de cette nouvelle base.
L'intérêt de la terminologie de Chuquet est d'être parfaitement adaptée
à son objet, et d'être connue quasi universellement (malgré une confusion
apparue au XVIIè siècle lorsqu'a été introduite ce que les spécialistes
appellent "l'échelle courte").
4.4 La
solution de Chuquet.
Soit un
grand nombre écrit décimalement.
Commençons par le séparer en tranches de six chiffres :
745324° 804300° 700023° 654321
et écoutons
la leçon de Chuquet :
<<Ou
qui veult le premier point peut signifier million. Le second point byllion. Le tiers point tryllion. Le quart quadrillion. Le cinqe quyllion.
Le sixe sixlion. Le
septe septyllion.
Le huyte octyllion. Le
neufe nonyllion et ainsi des aultres se plus oultre on
voulait proceder. Item lon doit savoir
que ung million vault mille milliers de unitez et ung byllion vault mille
milliers de millions et ung tryllion vault mille milliers de byllions et ung
quadrillion vault mille milliers de tryllions et ainsi des aultres>>.
Chuquet
propose mieux qu'un série de termes pour désigner les puissances successives de
la nouvelle base million, il offre une règle de dérivation qui permettrait
d'atteindre toutes les puissances successives jusqu'à la "neuf cent quatre-vingt-dix-neuf
mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuvième" puissance de million :
(1000000)999999 ! C'est la
règle :
(106) n -> N-illion
dans
laquelle n représente un entier naturel supérieur ou égal à un, et N-
l'expression parlée du nombre n (exprimable en numération commune); dans
l'œuvre de Chuquet, N- est réalisée par la racine du nom latin de l'entier n
(pour ne supérieur ou égal à deux).
La beauté
et la portée mathématiques de ce système sont évidentes (on voit apparaître
ici, plus d'un siècle avant son invention, l'idée du calcul logarithmique),
tout comme l'élégance et l'économie de la mise en signes linguistique :
106 = MILLION
1012 = BILLION
1018 = TRILLION
...
1054 = NONILLION
...
<<et
ainsi des aultres se plus oultre on voulait proceder>>
D'où la
lecture de l'exemple proposé par Chuquet telle que la recommande la Conférence
Internationale des Poids et Mesures de 1948 :
745324 TRILLIONS
804300 BILLIONS 700023 MILLIONS 654321 (unités),
chaque
tranche étant énoncée au moyen de la (néo)numération commune (sept cent
quarante-cinq mille trois cent vingt-quatre TRILLIONS huit cent
quatre mille trois cent BILLIONS sept cent mille
vingt-trois MILLIONS six cent cinquante-quatre mille trois cent
vingt et un).
5.
Quelques problèmes pratiques
Le témoignage
suivant (QUEIXALOS, 1986) illustre les principales difficultés pratiques qui se
présentent lorsqu'une communauté amérindienne s'attelle effectivement à la
tâche de créer une néonumération. Il
s'agit de la <<très belle prosopopée par laquelle Francisco Queixalos
fait parler la néonumération, réussie, qu'ont élaborée au prix de mille peines
des instituteurs sikuanis>> (LENTIN, 1988).
5.1. Avant
leur sédentarisation, les Sikuani nomades et récollecteurs disposaient d'une
numération traditionnelle de petite capacité générative et fortement motivée
par une gestuelle :
"Mes
usagers vivent dans les savanes qui s'étendent à l'ouest du cours moyen de
l'Orénoque [ ... ]. Jadis nomades et
récollecteurs, ils se sédentarisent peu à peu [ ... ]. Je fus toujours très anthropomorphique. Un, deux, trois, quatre, main. Un-de-l'autre-main, deux-de-l'autre main,
etc. Deux-mains-et-un-pied. Un homme.
Le Sikuani ferme le poing, pluis déplie l'auriculaire : un, l'annulaire
: deux, et ainsi de suite".
Avec la
sédentarisation, commence une période d'exploitation et d'acculturation, avec
comme conséquence culturelle la perte de pans entiers de la numération
traditionnelle ; perte très partiellement compensée d'abord par l'emprunt de
quelques noms de nombre, puis de la numération du colon de langue espagnole :
"Une
fois fixés, les Sikuani ont pu, [ ... ] constituer un réservoir de main d'œuvre
pour les exploiteurs des ressources naturelles. Ils ont, par exemple, beaucoup travaillé à l'extraction de la
matière première du chewing-gum. Le
contrat était passé sur la base de ce qu'on a appelé
l'<<avance>>. Tu veux un
fusil ? Prends un fusil. Ça fait l'équivalent de trente-cinq ballots
de gomme. Rendez-vous dans six
mois. Deuxième rencontre. Tu me devais trente-cinq. Tu m'en apportes quarante-huit. Donc tu m'en dois encore treize. Et ça marchait. Ça a toujours marché. [
... ] Derrière ces bouleversements, un
concept : le capital -ou, si l'on préfère, l'accumulation des biens- et un
instrument : l'argent".
Notons
qu'il serait simpliste et faux d'expliquer ce mécanisme en disant que le
récollecteur sikuani serait ignorant des règles les plus élémentaires de
calcul. Il est bien plus objectif, en
effet, de rapporter ces comportements à la situation dissymétrique des
protagonistes : le créancier blanc en position de force, et le débiteur
indigène avec le couteau sous la
gorge. Comme souvent dans ce cas, les
débiteurs sont dans l'obligation de fait d'accepter les conditions du
créancier. Mais on ne peut pas en
déduire que celui-ci les trompe, puisqu'en réalité il les vole. Ce qui est tout de même très différent.
"Tombée
en léthargie dans les limbes de l'oubli.
Le un, kae, le deux aniha, sont restés actifs. Les trois, akueyabi, est
virtuellement évincé par le trois espagnol.
Le quatre, penayanatsi, a été balayé ainsi que les chiffres
suivants. Les Sikuani comptent en
espagnol aujourd'hui".
5.2. On
n'étouffe cependant pas aussi facilement des minorités qui résistent depuis
près d'un demi-millénaire à l'avance colonisatrice des Blancs :
"Les
choses auraient pu en rester là.
[ ... ]. Il s'est
trouvé des Sikuani -peu nombreux, au départ- pour identifier les phénomènes
d'aliénation -économique, culturelle, linguistique enfin- pour dire que c'était
contraire à leurs intérêts, pour se donner les moyens de l'enrayer. L'ethnoéducation est devenue l'un de ces
moyens. Aujourd'hui, aux plans culturel
et linguistique, les instituteurs sikuani veillent. [ ... ]. Décidés à
relancer le moteur de la lexicogenèse sikuani, ils font l'inventaire des mots
espagnols qui émaillent le discours quotidien, par domaines, et au prix d'un
effort conscient et délibéré, à nouveau créent adaptent et assimilent".
Aujourd'hui,
le combat des Sikuani passe, comme celui d'autres communautés indigènes, par la
revendication légitime et officiellement reconnue en Colombie (on n'en est plus
au temps des ordonnances de Carlos III qui interdisaient l'usage des langues
indigènes), d'une éducation en langue indigène, incluant en particulier l'enseignement
du calcul :
"C'est
là que je renais. [ ... ] Personne ne conteste qu'il est plus
efficace, parce que plus facile et plus motivant, d'apprendre à lire à un
enfant dans sa langue maternelle que dans une langue étrangère. De là l'introduction du sikuani dès les
premières phases de l'école primaire.
Faut-il enseigner aussi le calcul ?
"Il a essayé de nous voler comme l'an dernier, mais cette année
je sais compter et me servir de la balance ! " exulte le Noir
regardant l'escroc s'enfuir à toutes jambes dans le "Courrier de
l'Unesco " d'août-septembre 1976.
Il faut enseigner le calcul."
5.3. Au
départ, un groupe d'instituteurs, aidés par l'auteur de notre prosopopée,
s'attachent à faire revivre la numération traditionnelle ; mais très vite il
faut innover, et on exploite la première idée qui vient, celle d'utiliser un
procédé de composition additive :
"Lors
d'un rassemblement, en décembre 84, un groupe d'instituteurs s'est attelé à
l'élaboration d'un système nouveau. [
... ]. Jusqu'à cinq ils conservaient
les noms traditionnels. En particulier akueyabi
pour trois, qui semble une construction complexe figée. [ ... ].
Pour les chiffres de six à neuf, mon ancien procédé était abandonné
-ignoré tout simplement?- et les noms étaient tirés de la somme des chiffres
inférieurs. Six se disait trois-trois,
sept : quatre-trois, etc ..."
L'inconvénient
majeur de cette première idée est d'introduire trop tôt des composés. L'expert européen en profite pour faire
adopter deux principes essentiels : le principe de briéveté et le principe décimal :
"Le linguiste de cours
-issu d'une ethnie minoritaire, européenne celle-là- intervint sur deux
points. Les noms des premiers chiffres
doivent être brefs, faute de quoi les expressions complexes deviennent interminables
[ ... ]. Les instituteurs acceptèrent
facilement la contrainte de la brièveté.
Trois devint akueya. Il
était difficile de l'abréger davantage en conservant la ressemblance aves le
nom originel. On tombait dans un
problème resté constant au long de ma métamorphose, celui du sens référentiel
des noms [ ... ]. Le principe décimal
fut aussi admis sans trop de difficulté.
Sans doute sous la pression du modèle espagnol, dont le linguiste résuma
le mode de fonctionnement. Un détail
passa cependant inaperçu au linguiste : ses interventions étaient senties comme
coercitives."
5.4. Tout
au long de cette étape, les progrès furent lents, fragiles et difficiles. En particulier parce que les instituteurs
sikuani, au contraire du linguiste européen, souhaitaient motiver chaque nom de
nombre nouveau. La source principale
d'inspiration étant, comme souvent en ce cas, la forme du graphisme du chiffre
"arabe" représentant le nombre visé.
Zéro, par exemple, se dira toyoro 'cercle', 'rond' :
"On
s'accorda sur yana pour quatre, et cinq resta kobe. Six, ki dut son nom à l'escargot kiwa
[mais deviendra ku de kulupabo 'hameçon'] Car un souci constant de mes re-créateurs
fut la facilité d'apprentissage tirée d'une association métonymique entre la
forme du chiffre et son nom, par le truchement d'un objet familier. Avec la contrainte de modifier -abréger- le
signifiant [ ... ]. pour sept le
linguiste suggéra iwi [ ...
]. On retint da. Le linguiste comprit ... [mais on reviendra
à iwi après qu'une institutrice fit remarquer que sept était le nombre
d'étoiles de la constellation Iwinai 'les Pléiades)] On imaginera mal, à travers ce récit, le nombre d'heures de
polémique que supposa l'adoption de chaque nom nouveau."
Bien
d'autres motivations furent tour à tour essayées, adoptées, rejetées. Par exemple, la première forme de huit fut mau
de Mauricio, le nom le plus dynamique des instituteurs d'Unuma, et deviendra yu
après avoir été xaxa de xaxarawa, une fourmi. Neuf fut d'abord nue de l'espagnol
nueve puis kua et finalement ho de hoho 'toupie'.
5.5.
Restait à convaincre les utilisateurs potentiels. Et à prendre conscience des imperfections de cette première
tentative, certes encourageante, mais qui ne scellait qu'un accord bien fragile
:
"Un
nouveau cours de formation des maîtres, le troisième, eut lieu début janvier
86. Le groupe qui m'avait conçue s'est
retrouvé plus fourni. Il a commencé par
faire le bilan de l'expérience en enquêtant auprès de la centaine
d'instituteurs réunis cette fois. Voici
ce qu'il en ressort. Tout un secteur de
la société sikuani rejette la tentative, considérant 1) que la numération des
Blancs est plus commode, voire que le sikuani n'est pas un outil apte aux
affaires; 2) qu'inventer des mots
constitue une offense pour la langue.
Une bonne fraction des instituteurs est sceptique également. Ceux-là m'ont présentée aux communautés sans
y croire, et m'ont laissée au placard.
Moins grave : pour les noms qui furent obtenus par vote -il y en eut-
les minoritaires sont parfois restés en désacord avec les décisions ! Une critique technique : les chiffres sont
bien jusqu'à dix, après ils déviennent trop longs. Sur la mise en pratique : ceux qui m'ont utilisée prétendent que
l'apprentissage est rapide, et que j'ai été maniée à travers des jeux de
billes, des dessins et des opérations arithmétiques. L'élève était content de découvrir la combinatoire, et de
composer les nombres en mettant leur expression orale par écrit. Une fois faite la part, prévisible, de
l'inertie sociologique, le résultat semblait plutôt encourageant."
5.6. Ce
premier sucès, pour n'être qu'un demi-succès, se vit rapidement remis en cause
par une proposition concurrente émanant d'un groupe rival d'instituteurs :
"Après
la rencontre antérieure, les instituteurs d'Unuma s'étaient concertés, de
retour dans leurs quartiers. Et en
l'absence -"fortuite"- de Mauricio avaient changé le nom de tous les
chiffres à partir de six. Ce dernier
nous arrivait furieux. Par chance, ils
n'avaient rien entrepris auprès des enfants.
Las! La conjoncture du moment ne
permettait pas d'écarter en bloc leur initiative. [ ... ]. Il fallait
composer."
5.7. Les
réunions de conciliation firent apparaître quelques difficultés imprévues, mais
dans l'ensemble elles confortèrent l'entreprise. On s'accorda cette fois jusqu'à mille et même au-delà (pour
million les instituteurs eurent d'abord recours au verlan yomi pour
masquer l'emprunt à l'espagnol :
"Au
lieu d'évaluer comparativement ma forme de l'année précédente et la proposition
nouvelle, on prit pour base cette dernière.
Diplomatie oblige. [ ... ]. Xaxa provoqua un toilé. Comment !
On ne se rendait pas compte ! La
classe allait crouler sous les rires et les grossiéretés dès qu'on aborderait le huit ! Il s'avéra qu'une des plaisanteries sexuelles
favorites des garçons est de prononcer, geste obsène à l'appui, xa ... bü !,
expression qui est censée imiter la pénétration du pénis dans la vulve. Pas question de revenir à mau ça
n'évoquait rien, et avait de ce fait une valeur pédagogique nulle [ ... ]. On s'accorda sur yu, de yupaxu,
une sorte de tarentule aux céphalothorax et abdomen bien ronds. [ ... ].
Récitation de la série.
Sentiment de confort. La série
de onze à dix-neuf s'enclencha toute seule [ ... ]. On compta jusqu'à quatre-vingt-dix-neuf. [ ... ].
La récitation a du bon : on achoppa sur neuf cents, ho-sewe, car
ça produisait le nom propre José.
5.8.
Restait à étendre le système. Faute,
sans doute, de recommandations précises du linguiste, et probablement sous
l'influence trop prégnante du seul modèle de la numération parlée espagnole,
les Sikuani se contentèrent de créer un terme pour mille et un autre pour
million, et surtout d'utiliser une syntaxe additivo-multiplicative en
particulier pour myriade et cent mille. Bloquant ainsi, sans le savoir, les perspectives d'une évolution
souhaitable (si l'on pense aux futurs calculs arithmétiques) vers une
néonumération étendue et
parfaitement systématique
capable de saisir de très grands nombres en logique positionnelle :
"Ce
succès les encouragea à travailler sur mille [mia] et million [yomi],
à leur goût trop semblables aux noms espagnols. [ ... ]. Deux options se
présentèrent pour le million, équivalentes : we, de weeee! et kue,
de kueeee! cris d'admiration extatique devant quelque chose de très
grand. La seconde l'emporta quand on
fit le rapprochement avec kuemai namuto, chemin de kuemai, lequel n'est
autre que la Voie Lactée avec ses milions d'étoiles.
Je peux me
flatter d'avoir suscité, dans ma nouvelle forme, l'enthousiasme général,
lorsque je fus présentée aux instituteurs réunis en session plénière. Petit-Condor s'attira les quolibets du
public en osant protester que le nom traditionnel pour dix était deux-mains!
[...]
Maintenant,
moi, qui, pour quatre millions huit cent soixante-dix mille cinq cent
vingt-et-un, dis yana-kue yu-sia bae-iwi-sunu kobe-sia bae-aniha kae, je
vous invite à me contempler [...]. Et à
me souhaiter longue vie."
6. Guide
pratique
6.1. Les
résultats de nos travaux sur l'économie théorique des numérations conduisent en
résumé à formuler les "recommandations" suivantes :
0) rappeler
que le nombre est une entité bipolaire, à la fois cardinale et ordinale, que
l'ensemble des entiers naturels est infini, totalement ordonné, que zéro est
son plus petit élément, et que cet ensemble devra être muni d'opérations
(addition, multiplication)
1)
distinguer les cas des numérations écrite et parlée
2) opter
pour un sytème de capacité générative "ouverte" (et donc de grande
base, ce qui implique de construire une néonumération "à deux
étages")
3) réduire
systématiquement la longueur des expressions (et donc les coûts de
communication)
4) réduire
systématiquement les coûts d'apprentissage (par exemple en utilisant des
procédés de dérivation)
5)
favoriser la saisie sémantique, en particulier celle des nombres usuels et celle des "unités" du système
6)
favoriser la "portabilité" aux domaines du calcul écrit et mental, de
l'arithmétique, des applications techniques et commerciales (métrologie)
7)
renforcer l'utilité de la création de la néonumération en la couplant à
l'introduction du système métrique des poids et mesures.
6.2. Les
points 1), 2) et 3) conduisent à choisir comme numération écrite un système positionnel, et, pour des raisons
historiques contingentes, d'opter pour la base dix ,
quasi-universellement en usage ; c'est-à-dire adopter la numération décimale
écrite (complétée par le procédé de séparation en tranches de six
chiffres).
Dans ces
conditions, la seule liberté laissée à l'écrit est celle du choix du graphisme des dix chiffres. Rien n'interdit cependant de disposer de deux ou plusieurs jeux
de dix chiffres. Les Maya, par exemple,
avaient à leur disposition une représentation "sténographique" simple
qu'ils utilisaient dans les codex, et une représentation céphalomorphique des
chiffres pour la gravure monumentale des stèles.
Remarque
Il pourrait
être intéressant de commencer à travailler sur le graphisme des dix chiffres de
la néonumération écrite. Ceci
permettrait, en effet, d'approfondir les points suivants :
a) le
graphisme de chiffres n'est pas universel ; à côté des chiffres
"indiens" en usage chez les Occidentaux, existent ou ont existé les
chiffres arabes, chinois, mayas, etc., ainsi que de nombreux systèmes de
recodage (morse, braille, code-barre, etc.)
b) zéro est
un nombre comme les autres, même s'il possède certaines propriétés
particulières (élément neutre de l'addition a+0 = 0+a = a, élément absorbant de
la multiplication a x 0 = 0 x a = 0)
c) en
numération positionnelle, le chiffre zéro joue un rôle particulier (par exemple
son rôle opérateur dans la multiplication d'un nombre par dix ou l'une de ses
puissances).
Ce faisant,
on enrichirait très sensiblement la source des motivations possibles des noms
de nombre, ce qui ferait peut-être apparaître le fait, difficile à admettre par
les créateurs d'un néonumération, que ces termes n'ont finalement pas besoin
d'être motivés, en tout cas pas exclusivement par la forme du graphisme du
chiffre "arabe" correspondant.
6.3.1. Pour les raisons pédagogiques de 2.6.1., il
est souhaitable de créer une néonumération parlée qui respecte au mieux la "syntaxe"
positionnelle décimale de la néonumération écrite, c'est-à-dire adopter la
conceptualisation polynômiale du nombre.
Dans ces conditions, 6) et 7) conduisent à choisir un système polynômial
à une seule indéterminée (une numération mono-base).
6.3.2. Il résulte de 2) et de ce qui précède que la
néonumération parlée devrait être, en pratique, un système étendu de "syntaxe" positionnelle et de
"grande" base ; d'où la nécessité d'un système auxiliaire générant,
selon une "morphologie" positionnelle de petite base, les très
nombreux chiffres de la numération étendue . De plus, des raisons pratiques conduisent à prendre comme grande
base une puissance entière de la petite base de la néonumération commune. Soit, comme à l'écrit et pour des raisons
historiques contingentes qui remontent pour l'essentiel à la lente diffusion du
système métrique par la bourgeoisie révolutionnaire française de 1789, le choix
de dix pour la petite base et de
million pour la grande base.
6.3.3. Dans ces conditions, le vocabulaire terminal
de la néonumération parlée
comporte :
a)
l'ensemble des dix premiers nombres CT = {0, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9}
b)
l'ensemble des cinq premières puissances de dix que l'oral ne permet pas
d'effacer malgré leur caractère redondant bT = {101, 102 103, 104, 105}
Une
"morphologie" positionnelle décimale permet d'engendrer tous les
nombres jusqu'à un million, c'est-à-dire l'ensemble des chiffres d'un système
positionnel étendu de grande base million. Comme nous l'avons noté, l'oral ne permet pas d'effacer en
surface l'indication des puissances sucessives de la grande base malgré leur
caractère redondant. D'où la nécessité
d'inclure dans le vocabulaire terminal :
c)
l'ensemble, si possible "ouvert", des puissances successives de la
grande base million BT ={ (106)1, (106)2, (106)3, ..., (106)9, ....}.
Finalement,
le vocabulaire terminal de la néonumération parlée se présente sous la forme :
VT = CT u bT u BT
6.3.4.
Créer une néonumération parlée performante revient donc à créer ce vocabulaire
terminal en respectant la recommandation 3), c'est-à-dire en mettant en œuvre
tous les moyens possibles de réduire les coûts de communication, et à faire
opérer un "syntaxe" positionnelle :
a) Nous
pouvons considérer l'ensemble CT des chiffres atomiques comme une
sous-numération de capacité générative égale à dix. Cet ensemble des dix premiers nombres sera nécessairement de
fréquence d'emploi très élevée, d'une part, parce qu'il s'agit des dix premiers
nombres, d'autre part, parce qu'ils interviendront comme constituants dans
l'expression des nombres suivants.
Nous savons
que dans ces conditions le type iconique (CAUTY, 1984b) finit toujours par être le plus économique. En d'autres termes, les éléments de CT doivent
être des unités lexicales, facilement mémorisables et les plus simples
possibles. Une bonne solution est de
choisir des monosyllabes que l'on produit en une seule émission de voix, en
veillant à ce qu'ils puissent être parfaitement distingués les uns des autres.
b) De même,
il est souhaitable de créer des monosyllabes pour exprimer les cinq premières
puissances de la petite base dix. Il
pourrait être intéressant de réduire le coût d'apprentissage de cette liste,
par exemple en la reliant à une série déjà mémorisée (l'alphabet, la game des
notes ou des couleurs, etc.), ou en utilisant un procédé systématique
(phonétique : "da, de, di, do, du", "ba, ce, da, fa, ga" ou
autre). Il nous semble inutile de
mettre en évidence la relation numérique qui existe entre ces termes, car ceci
conduirait à introduire des composés et donc à augmenter la longueur des
expressions.
c)
Rappelons que la solution d'Aryabhata revient à représenter la réunion CT u bT par le produit CT x bT
(c'est-à-dire à créer simultanément les chiffres et les puissances de dix) dont
tous les couples possibles sont représentés par une syllabe CV, la consonne
représentant un chiffre et la voyelle une puissance de dix.
d) Pour la
création des éléments de BT, les puissances succesives de million, la
solution de Nicolas Chuquet semble optimale.
En tout cas, elle ne s'est vue opposer aucune autre solution et s'est,
au contraire, répandue dans de nombreux pays sur tous les continents. On peut considérer que ces termes
appartiennent maintenant au trésor universel, et, à ce titre, proposer leur
emprunt pur et simple. Mais il est
possible, et sans doute souhaitable, de faire appel une fois de plus à la
créativité des futurs utilisateurs.
Dans ce cas, les éléments de BT devraient être des formes intégrées qui
mettent en signes la formule N = (106)n : un des constituants représentant
l'exposant n, et l'autre la base million.
La seule
recommandation supplémentaire est d'éviter l'erreur des pays qui, comme la
France au XVIIe siècle, ont introduit l'échelle courte, c'est-à-dire
qui ont continué à utiliser la liste des termes en -illion de Chuquet, mais en
l'appliquant, non plus à des tranches de six chiffres, mais à des tranches de
trois chiffres. Ce qui revient à
remplacer la formule N = (106)n par la formule N = (103)n,
c'est-à-dire à prendre mille au
lieu de million comme base de la
numération étendue . Dans ces
conditions, le nombre 745. 324 . 804. 300 . 700. 023 . 654. 321 se
lit (à tort) 745 SEXTILLIONS 324
QUINTILIONS etc.
6.3.5. On
peut encore souhaiter favoriser la saisie sémantique et réduire la longueur des
nombres usuels , comme dans la solution indienne. C'est-à-dire créer des unités lexicales pour
représenter les séries de nombres :
C1 = {11, 12,
13, 14, 15, 16, 17, 18, 19} et C2 = {20, 30, 40, 50, 60, 70, 80, 90}
Dans ce
cas, la réduction du coût d'apprentissage de ces éléments facultatifs passe par
l'invention de deux pocédés de dérivation susceptibles de fournir globalement
les éléments de C1 et de C2 à partir de ceux de CT. L'avantage d'un procédé de dérivation,
plutôt qu'un procédé de composition (par exemple additif pour la première série
et multiplicatif pour la seconde) est que tout se passe comme si les nouveaux
termes étaient des unités atomiques de longueur un et non pas des composés de
longueur deux ou plus. De plus, on
évite ainsi un problème qui pourrait se révéler délicat. Celui de la définition des règles de
priorité (parenthésage) à respecter entre les opérations d'addition et de
multiplicaion. Par exemple, celles qui
régissent en français l'interprétation des expressions :
ving-quatre mille
= (20 + 4) x 1000
mille quatre-vingts = 1000 + (4 x 20)
Le résultat
de ces recommandations est une néonumération parlée homologue à la numération
écrite, de capacité générative "ouverte" (qui permet d'atteindre
théoriquement tous les nombres jusqu'à (106)999999, de coûts d'apprentissage et de
communication particulièrement réduits, et qui possède toutes les facilités de
calcul des numérations positionnelles.
Cette néonumération se compose d'un sous-système décimal de position (qui
permet de former tous les nombres jusqu'à un million), et elle est
elle-même un système positionnel de grande base "million".
6.5. Il ne
reste alors qu'à régler un dernier point : celui de la syntaxe des
numéraux. Non pas la
"morphologie" ou la "syntaxe" interne du système
(c'est-à-dire la combinatoire positionnelle des constituants de l'expressions
des nombres), mais la syntaxe externe
(QUEIXALOS, 1986) qui régit l'occurrence d'une expression numérique dans
un énoncé normal, avec les éventuelles règles d'accord.
A ce niveau
d'analyse, qu'il convient d'effectuer langue par langue, on ne s'étonnera pas
de trouver des nombreuses expressions numériques moins canoniques que celles
que produit le système de numération.
Car le nombre peut être saisi et utilisé de mille façons
différentes. Deux, par exemple, le
successeur de un dans la récitation de la comptine, est, entre autres choses,
le nombre des yeux ou des mains d'un homme, des ailes d'un oiseau ... C'est aussi la somme 1 + 1, la racine carrée
de quatre, la différence 20-18, le quotient de 1990 par 995, la racine positive
de l'équation (x+2)(x-2) = 0, etc.
REFERENCES
CAUTY, A.
1984a "Il a essayé de nous voler comme l'an
dernier, mais cette année je sais compter et me servir
de la balance ...", Por una
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Amerindia, supplément 2
au n° 9 de la revue Amerindia
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1984b "Taxinomie,
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1987 L'énoncé
mathématique et les numérations parlées , Thèse de doctorat d'état ès sciences, Nantes :
Université de Nantes.
1988 "Sémantique
de la mise en signes du nombre : une vision ordinale", Amerindia n° 13, Paris :
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M-J. [de Caritat, marquis de]
1799 Moyens d'apprendre à compter
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1484 La triparty de Nicolas en la science
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LANDABURU,
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QUEIXALOS,
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1986 "Autobiographie d'une
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1988 "Numeración
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3 n° 1 Bogotá (Colombie)
: Editorial Meyer.
1989 "Autobiografía
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Abya-Yala.