la structure des champs derivationnels en otomí et en mazahua
Jacques GALINIER
C. N. R. S.
Les réflexions qui sont développées ci-après tentent d'apporter une solution lexicographique à un problème d'ethnologie comparative. Il s'agira de mettre en évidence un ensemble de schèmes cognitifs communs à deux populations indiennes du Mexique central, dont les langues respectives appartiennent au même phyllum, et qui ont connu depuis la Conquête espagnole des processus d'acculturation divergents.
Cette démarche s'appuiera sur l'idée que la structure sémantique des champs dérivationnels correspondant à une série de racines monosyllabiques voisines phonétiquement, informe, dans les deux langues, sur un réseau de concepts manipulés par l'exégèse indigène. Dans un cas (l'otomí), l'enquête ethnographique s'appuie sur le caractère conscient -chez les informateurs- de la relation de sens existant entre certains mots-tête et une série d'entrées lexicales figurant dans le dictionnaire[1]. Cette motivation permet d'une part de mettre en évidence l'isomorphisme existant entre un champ sémantique déterminé et un ensemble conceptuel représentant les catégories fondamentales de la culture otomí, et, d'autre part, de montrer que ces dernières forment système. Or, pour le mazahua, l'exégèse indigène se présente sous une forme plus lacunaire. La solution proposée consiste donc à démontrer que si ces deux langues sont sémantiquement isomorphes, il est possible, et cela grâce à l'information indigène otomí, de découvrir, localisées à un niveau semi-conscient un ensemble de notions culturelles mazahua relatives à un thème précis. L'ethnographe peut de la sorte mettre à profit une caractéristique structurale de deux langues amérindiennes apparentées pour, en reprenant l'enquête de terrain, atteindre les niveaux profonds de culture vernaculaire.
* * *
L'otomí et le mazahua
représentent deux des branches d'un phyllum linguistique incluant l'atzinca, le
matlatsinca, le pame et le chichimèque. Les quatre premières langues
appartiennent à des populations de tradition mésoaméricaine. Les Pame et les
Chichimèques, chasseurs-cueilleurs à l'époque préhispanique, sont devenus des
agriculteurs sédentaires à partir de l'époque coloniale (Soustelle, 1937). A
l'heure actuelle, les Otomí forment un ensemble hétérogène de communautés
paysannes, fractionné en zones dans lesquelles la tradition ancienne a plus ou
moins bien résisté aux influences de la société nationale. S'opposent ainsi les
régions où coexistent deux types d'organisation rituelle, l'une fortement
indigène, l'autre d'inspiration catholique (Sierra Madre orientale) et celles
où les traces culturelles ayant survécu à la Conquête se fondent dans la
culture métisse. Dans certains états, comme celui de Guanajuato. la disparition
de la langue otomí est quasi-totale. Dans le premier cas, l'ethnologue est à
même de découvrir d'authentiques visions du monde autochtones, associées à un
appareil de concepts portant sur le principe de causalité, la notion de
personne, les catégories de l'espace et du temps, en vertu d'une logique qui
s'inscrit dans le droit fil de la tradition préhispanique. Dans le second cas,
on ne relève que les traces éphémères des vieilles cosmologies locales. En ce
qui concerne les Otomí orientaux dont il est question ici, leur vision du monde
ne s'est guère modifiée depuis la fin du XVI° siècle. Dans toutes les
communautés, la langue vernaculaire reste l'idiome dominant, en particulier au
cours des rituels centrés sur la célébration des ancêtres et les rites de
fertilité ou "costumbres".
En 1983, j'ai entrepris une enquête ethnographique chez les Mazahua de la région de San Felipe del Progreso. Ce travail m'a conduit à m'interroger sur les convergences troublantes existant entre otomí et mazahua, par rapport à certaines idées cosmologiques relevant de ce qu'on pourrait dénommer des catégories de fond du savoir indigène. Or, la société mazahua a subi un processus d'acculturation bien particulier, de métropolisation pourrait-on dire, puisque les Mazahuas sont devenus une population d'indiens résidant une partie de l'année à Mexico, la capitale étant située à une distance inférieure à 100 kilomètres de leur région d'origine. Dans les communautés les plus conservatrices, ne subsistent guère que quelques éléments résiduels du chamanisme ancien. Et pourtant la Weltbild mazahua se révèle étonnamment proche de celle des Otomí de la Sierra Madre orientale, à cette différence près que les idées cosmologiques mazahua se présentent comme les pièces désarticulées d'un puzzle dont manqueraient les morceaux essentiels.
Au départ, on considérera une catégorie fondamentale de la
pensée otomí, la notion de "peau", non seulement parce qu'elle
éclaire la représentation du corps et les conceptions ésotériques de
l'identité, mais surtout parce qu'elle permet de mettre en correspondance
l'homme et son environnement, le microcosme et le macrocosme, à travers un jeu
subtil de métaphores grâce auquel les domaines du végétal, de l'animal et de
l'humain apparaissent comme étant assimilés à un même univers de signification
(Galinier, 1979: 213). Par ailleurs, il existe toute une série de modalités de
l'agir, de verbes tels que "arracher", "écorcher",
"dévêtir", qui, dans la langue otomí, sont introduits par le lexème
"ši ("peau", "pourriture"), qui dans le
dictionnaire PIVM, est le mot-tête auquel correspond le nombre le plus élevé
d'entrées (PIVM, 1972: 273-275). Mais il est une particularité morphonologique
et sémantique de la langue otomí que révèle l'examen d'un dictionnaire, qui
intéresse directement notre propos, à savoir l'existence de micro-structures
phoniques regroupant des ensembles de quasi-homophones avec leurs dérivés.
Associés à ši et aux entrées auxquelles il sert de base, on trouve ša
et ses dérivés, šã, še, šo, šu, šu, šø.
L'enquête auprès des informateurs permet de confirmer non seulement l'existence
de relations de sens entre les différentes entrées placées sous un même
mot-tête, mais encore de découvrir que la motivation s'étend à l'ensemble de ce
groupe de marqueurs sémantiques et de leurs dérivés.
ša: šã:
- šaha
"fresco, humedad" - šã "apestoso"
- šaka
"hay mucho
" - šãhi "amante"
- šada
"ciego, tuerto" - šãndi "multiplicarse"
- šami
"rascar, rasguñar" - šãngi "desollar"
- šano
"jarro" - šãgi "ortigar, comezón"
- šans'i "desollar, despellejar" - šãtã "nopal"
šę: še:
-šęni "despedazar" - šepho "tripas"
-šęki "cortar un pedazo" - šemi "escarbar"
- šene "bocado, boca
abierta"
ši: šo:
- ši
"hoja, pelo,
cuero, cascara" - šongo
"tonto"
- šihmai "mundo" - šogi "abierto"
- šihni "rayar" - šont'i "pelar"
- ši
adi "bastante,
completo, mucho" - šoki "abrir"
- šimphi "raspadura de maguey " - šos'i "destapar"
- šini "raspadura de gallina" - šoza "horcón"
- šita "antepasado, bisabuelo, - šozu "tijerilla, gusano,
enmascarado" chico y apestoso"
šu: šu:
- šu "rendir, producir,
producto" - šuki "lavar"
- šui "noche" - šutha "espalda"
- šut'i "deshacer" - šuthathe "era"
šø:
- šøge "entero, completo"
- šøni "cántaro"
- šøte "abrir, rajar, tronchar" Entrées lexicales et marqueurs
- šøt'e "liar, amarrar" sémantiques en otomí. Source: PIVM.
Prenons à titre d'exemple
une série d'entrées placées sous le mot-tête ša. Quelle relation de sens
peut être attestée entre les idées de fraîcheur ou d'humidité, la notion de
cécité, l'acte de gratter, d'écorcher, et le nom de la jarre ? Pour un
Otomí, il ne fait pas l'ombre d'un doute que toutes ces notions sont
étroitement liées les unes aux autres. Elles évoquent la divinité hmũthe,
maîtresse de la fraîcheur (šaha), de l'abondance (šaka, šani)
qui aveugle ses victimes en leur arrachant les yeux (šada), divinité
exigeant un sacrifice par écorchement (šami, šans'i). Si l'on
isole maintenant un des dérivés de ša, šans'i (dont la traduction
dans le dictionnaire PIVM est "desollar",
"écorcher"), on s'aperçoit que son sens peut être mis en corrélation
avec celui de dérivés n'ayant pas la même racine, mais qui appartiennent
cependant à la même micro-structure phonique; ainsi :
- (šę) šęni "despedazar"
- (šã) šãgi "desollar"
- (šu) šuti "deshacer"
- (ši) šimphi "raspadura de maguey"
- (še) šemi "escarbar"
- (šo) šoki "abrir,
rajar; tronchar"
De proche en proche, on voit se dessiner des réseaux sémantiques à l'intérieur d'un même champ dérivationnel et des couplages de lexèmes appartenant à une même micro-structure phonique.
Abordons maintenant l'exemple mazahua en utilisant les données : dictionnaire de Kiemele Muro (Kiemele Muro, 1975). On comparera tout d'abord le nombre d'entrées lexicales pour les dérivés de chacun des mots-tête communs à l'otomí et au mazahua et correspondant à la structure phonique décrite plus haut :
|
ša |
šã |
še |
šę |
ši |
šo |
šu |
š |
šø |
Entrées lexicales |
|
43 |
18 |
7 |
9 |
76 |
16 |
6 |
15 |
7 |
otomí |
|
33 |
2 |
9 |
8 |
87 |
23 |
5 |
12 |
12 |
mazahua |
L'examen du tableau fait ressortir que le lexème ši se détache dans les deux cas par le nombre de dérivés qui lui sont propres.
ša: šø:
- ša/a "rocío
" - šobü "rascar"
- šabu "rasguñar" - šod/ü "se dividió en 2
partes
- šaja "bañar" - šøjø "uña" el agua"
- šajma "dar comezón" - šos/ü "rascar"
-
šakapo "mujercita
callejera" - šotpü "aprender"
- šamu "chayote"
- šangwirru "sarna" šü:
- šant/a "nopal" - šükü "desenredar"
- šas/k/ey/a
"eres como el
diablo" - šüns/u "despellejar"
- šat' u "raspar
(maguey
o chilacayote)" šã:
- šãjna "cántaro,
jarro"
še: -
šãt/a "despegar,
quitar"
- šeč/e "quebrar"
- še/me "escarbar" šę
- šenda "lo más" - šę "más, todavía
más"
- šepje "cosechar" - šęęč/i "pellizcar"
- šepjo "intestinos, tripas" - šęnga "tonto"
ši: šo:
-
ši/apjü "raspa" - šoku "abrir"
-
ši/ajana "pluma
de guajolote" - šonbu "hizo sombra"
- šibi "rociar" - šonga "una mujer floja"
-
šib/i "lavar" - šonijomu "mundo"
-
šiči "echar" - šoru "sombra"
-
šiči "meter,
poner" - šoru "mañana"
- ši/i "cascara, pelo de animal" - šos/u "despertar"
-
šijmos/ü "caracol,
concha"
-
šika "ayate" šu:
-
šine "labios" - šuri "acabado"
- šipjadu "piel, cuero, cutis" - šut/i "niña"
Entrées
lexicales et marqueurs sémantiques en mazahua.
Source: Kiemele Muro.
I1 reste maintenant à s'interroger sur les rapports entre la structuration en langue des différents signifiés qui forment un tout dans le lexique, et les informations fournies par les locuteurs indigènes. On considérera une fois encore la notion de "peau" - dont la survalorisation est également attestée sur le plan lexical - afin de déterminer dans quelle mesure il existe, dans la pensée mazahua, une même organisation des concepts, en tenant cependant compte du fait de l'absence d'un corpus de rites qui permettrait, à travers des gloses explicatives, d'en cerner les contours.
A l'aide de la liste des entrées du lexique mazahua, il est possible, de la même façon qu'en otomí, de dégager des relations de sens entre différents groupes de quasi-homophones et leurs dérivés. Reprenons ici à titre d'exemple la notion d'écorchement. On obtient alors la succession suivante:
- (ša) šabu "rasguñar"
šatu "raspar"
- (še) šeme "escarbar"
- (ši) šiapkhu
"raspar"
- (šø) šobu "rascar"
šos/u "rascar"
- (šu) šumpu "pelar"
šuns/u "despellejar"
- (š) šot/ "despegar, quitar"
- (še) šęęts/i "pellizcar"
- (šo) šos/u "destapar"
Une fois établie
l'existence d'un champ sémantique de la peau de l'écorchement dont les
ramifications sont en tous points semblables à celles définies dans l'ensemble
otomí, il apparaît légitime de se demander s'il en reste une trace, dans la
culture mazahua actuelle, dans les discours des informateurs, et si par voie de
conséquence sa mise à jour ne permettrait pas de dégager les grandes lignes
d'une vision du monde actuelle. Malheureusement, l'effondrement de
l'organisation rituelle indigène et de pans entiers du savoir chamanique ne
permettent pas de retrouver la trace d'une telle focalisation de la pensée
indigène, en apparence tout au moins. Pourtant, cette conceptualisation existe
bien dans une théorie du sacrifice, qui relève des formes les plus ésotériques
du savoir local (Galinier, 1984: 153-165). La difficulté majeure, du point de
vue de l'enquête de terrain, tient au fait que les idées sur le sacrifice
relèvent du domaine le plus difficilement accessible de la culture mazahua,
parce qu'il s'agit, par définition, d'un discours sur la mort. La notion-clé
est que le même mécanisme rend compte de la disparition, à échéances cycliques
ou irrégulières, d'un objet à sacrifier (par engloutissement, destruction,
écorchement, etc.), que ce soit les espèces chassées par des prédateurs, le
sexe de l'homme dans le corps féminin, ou le soleil couchant dévoré par la
terre. C'est donc le fondement de la représentation du monde mazahua qui se
trouve ainsi mis à jour. Or, ce qui a permis, par le truchement de l'enquête
ethnographique, de découvrir le caractère éminemment secret mais actuel de ce
système de représentations, est le fait de la motivation parfaitement attestée
dans le cas otomí, le sentiment que les différentes notions examinées plus haut
constituent un tout, mais aussi que les analogies structurales entre l'otomí et
le mazahua sont suffisamment explicites pour émettre l'hypothèse de la
permanence d'un certain type de représentation du monde dans lequel le corps
humain sert de modèle explicatif à des phénomènes d'ordre cosmique. On touche
là, semble-t-il, aux catégories ultimes de la pensée otomí et mazahua, au noyau
le plus ancien de la culture et dont la langue porte trace. L'exemple mazahua
confirme par ailleurs que la structure même des champs sémantiques articulés à
partir des marqueurs liés entre eux sur le plan morphologique, permet la
cristallisation d'un certain type de vision du monde, dans laquelle l'image du
corps joue un rôle fondamental, en particulier à travers la référence constante
à la partie haute et à la partie basse, qui constituent les deux paradigmes
majeurs à l'intérieur desquels sont classées les paires contrastives du type
mâle/femelle, dur/mou, grand/ petit, etc..
Pour l'observateur, l'image du corps apparaît comme un ensemble de représentations qui ont été les moins sensibles au changement social, tout au long de l'histoire de ces communautés indigènes, et c'est précisément en termes de corporalité que les Otomí, comme les Mazahua, continuent à s'interroger sur le devenir du monde.
* * *
Les notes qui précèdent n'ont d'autre prétention que de présenter quelques propos très sommaires sur un point de méthode ethnographique. Il n'a pas été question d'entreprendre un travail linguistique, ni non plus de justifier le principe que des faits culturels isolés d'une société donnée seraient explicables par les seules caractéristiques lexicales d'une langue propre à une autre société, même si ces deux idiomes se rattachent à un même phyllum linguistique. A partir d'une remarque sur la morphonologie de l'otomí, j'ai simplement indiqué ce qui pourrait être une voie d'accès à des couches culturelles appartenant à l'évidence à un soubassement proto-historique qui aurait survécu à la séparation des ethnies otomí et mazahua, et dont l'image du corps constitue encore de nos jours le noyau central.
REFERENCES
BIBLIOGRAPHIQUES
Diccionario otomí-castellano (1972): Patrimonio Indígena del Valle del Mezquital, Secretaría de Educación Pública, México.
GALINIER Jacques (1979): "La peau, la pourriture et le sacré - Champ sémantique et motivation dans un exemple otomí (Mexique)", Journal de la Société des Américanistes, Paris, pp.205-218.
(1984): "Le prédateur céleste - Notes sur le sacrifice mazahua", Journal de la Société des Américanistes, Paris, pp. 153-165.
KIEMELE MURO Mildred (1975): Vocabulario Mazahua-Español y Español-Mazahua, Biblioteca Enciclopédica del Estado de México, México.
SOUSTELLE Jacques (1937): La famille otomí-pame, Institut d'Ethnologie, Paris.
[1] Le seul dictionnaire d'otomí contemporain disponible à ce jour est celui édité par le Patrimonio Indígena del Valle del Mezquital (PIVM). Pour la commodité de la comparaison avec le mazahua, la transcription phonétique a été adaptée aux normes de l'Alphabet Phonétique International.