AMERINDIA n°10, 1985

fragments de mythes wanai

Marie-Claude MATTEI-MULLER

U.A. 1026

Ces textes ont été recueillis en 1977, dans un petit hameau "Palomo", situé dans le district Cedeño de l'Etat de Bolivar (Vene­zuela) entre les rivières Caripo et Villacoa. Là vit une population indigène d'environ soixante-quinze personnes appelées "Mapoyos" par les Créoles locaux. Mais leur autodénomination est "wanai". L'ethno-histoire de ce groupe offre quelques complications car il a été, pendant longtemps, confondu avec un autre groupe, les Quaquas. Cette confusion, qui remonte au XVIIIe siècle, est due aux sources jésuites qui furent par la suite utilisées par Codazzi dans sa Geografía de Venezuela publiée pour la première fois en 1841.

C'est lui qui a perpétué cette erreur qui persista jusqu'au début du XXe siècle (voir TAVERA-ACOSTA, 1907: 30-96-107).

C'est pourquoi la langue des Wanai fut parfois considérée comme appartenant à la famille Sáliba, d'où proviendrait la langue des Quaquas. Mais déjà Gilij, dans son Saggio di storia americana, publié pour la première fois à Rome en 1782 (voir édition de 1965: t.I: 27 ; t.III: 32, 174), avait, à juste titre, classé la langue des dits Mapoyos dans la famille caraibe. Ils furent d'ailleurs, très récemment encore confondus avec un groupe caraibe de la zone, les E'nepa loca­lement appelés Panare. Paul Henley et moi-même avons rencontré les Mapoyos-Wanai à Palomo en 1976 et avons pu apporter un certain nombre d'éclaircissements sur ces questions. Pour cela, je renvoie le lecteur aux articles que nous avons publiés à ce sujet (HENLEY, 1977 ; MATTEI-MULLER, 1977: 1, 1977: 2).

Cette langue est pratiquement en voie de disparition. En effet des soixante-quinze Mapoyos rencontrés à Palomo, seuls deux d'entre eux étaient capables de parler "leur" langue. Les autres ne pouvaient que la comprendre. L'un des locuteurs du mapoyo-wanai, Juancito San­doval, alors âgé de 69 ans, est l'auteur de ces textes. Marié à une indienne d'un autre groupe caraibe, une Kari'ña, il n'utilisait pra­tiquement que l'espagnol avec sa famille. Ceci explique que le sens de certains mots lui ait échappé. Ces fragments sont dans bien des cas des formules ordonnées en séquences sur le mode de la litanie. Il est difficile de savoir si ce style correspondait à une forme par­ticulière de discours mythique à fonction incantatoire. Le conteur n'a pu nous donner d'explications à ce sujet.

Juancito Sandoval est mort il y a près de deux ans, emportant avec lui les secrets de ce groupe car actuellement la seule locutrice du wanai, Victoria Reyes, cousine de Juancito Sandoval, dit connaître la langue, mais ne pas connaître l"'Histoire".

 

 

BIBLIOGRAPHIE

GILIJ, F.S. (1780/84) Saggio di Storia Americana, Roma (Ed. Acad. Nac. de la Historia, Caracas, 1965)

HENLEY, P. (1977) "Wanai: aspectos del pasado y del presente del grupo indígena Mapoyo", Antropológica 42, pp. 29-55, Caracas.

MATTEI-MULLER, M.C. (1977a) "Vocabulario básico de la lengua mapoya" Antropológica 42, pp. 57-77, Caracas.

MATTEI-MULLER, M.C. (1977b) "La diferenciación lingüística Panare-Mapoyo", Antropológica 42, pp. 79-91, Caracas.

TAVERA ACOSTA, B. (1907) En el Sur (dialectos indígenas de Venezue­la), Ciudad Bolivar.


Système de transcription utilisé dans les textes :

 

Voyelles

 

/i/             antérieure, haute, non arrondie             i

/i/             postérieure, haute, non arrondie            i

/u/             postérieure, haute, arrondie             u

/e/             antérieure, moyenne, non arrondie            e

/o/             postérieure, moyenne, arrondie             o

/a/             centrale, basse             a

/ə/             centrale, moyenne            ë

 

Consonnes

 

/p/            occlusive, sourde, bilabiale             p

/b/            occlusive, sonore, bilabiale             b

/t/            occlusive, sourde, alvéo-dentale             t

/k/            occlusive, sourde, vélaire            k

/'/            occlusive glottale            '

/s/            fricative, sourde, alvéo-dentale             s

/h/            fricative, sourde, glottale             h

/m/            nasale, bilabiale             m

/n/            nasale, alvéo-dentale             n

/ñ/            nasale, palatale             ñ

/r/            vibrante, alvéo-dentale            r


I

LE SERPENT QUI RAFRAICHIT LA TERRE

maiwaka[1]

kirë yuhkwa[2]  

tuna yuhkwa'bë wiri

tuna yaapë

tuna yum

wayooma wayooma

wayooma уum

nono i' nëtëmani

noni menware

Maiwaka dit ainsi :

"Ce Yuhkwa,

Yuhkwa d'eau, anaconda,

maître de l'eau,

père de l'eau,

firmament, firmament,

père du firmament,

rafraîchit la terre."

 

maiwaka noni

ankotomo wi'mukuru

nono i' nëtëmani

wi muku уеrе puñaapë

еruputuri kani

yuhkwa tuna уum

kaatan yaatun i nëtëmani

 

Maiwaka dit :

"Pour vous, mes enfants,

il rafraîchit la terre,

pour que vous, mes enfants,

ne soyez pas malades,

Yuhkwa, père de l'eau,

rafraîchit le soleil chaud."

 

 


II

LE SERPENT

 

tuna nono wiritiri1

yipi wiritiri

tuna yaapë

nono уаарё

i'nëtëke tatawo2

nono wiritiri

yipi wiritiri

pëpëku3 kambarari

tuna miroiri

ka'tawai miroiri

kamere miroiri

yaripëkë yaripëkë

yoore tikape ka'tawai

 

Serpent d'eau, de terre,

serpent des monts,

maître des fleuves,

maître des terres,

souffle froid,

serpent de terre,

serpent des monts,

scarabée géant,

arc-en-ciel d'eau,

arc-en-ciel de vent,

arc-en-ciel d'éclair,

c'est pourquoi, c'est pourquoi,

les Pléiades, la tempête, le vent.

 

 


 

III

LA DIVINITÉ DE L'EAU

 

Раrаnа1

wауооmа yaari2

аnо'3 yaari

уiрi уаагг

Раrаnа                                   

kapu уаагi

katun уаагi

nuunё yaari

Раrаnа

nоnо уаарё

wауооmа уаарё

Ñamëhtë4 kahtari

Ñamëhtë wawari

Ñamëhtë yarokoi

еrete wаru'nari

 

Parana,

fondement du firmament,

fondement du monde (ou de la lumière)

fondement des monts,

Parana,

fondement du ciel,

fondement du soleil,

fondement de la lune,

Раrаnа,

maître de la terre

maître du firmament,

pagne de Namëhtë,

collier de perles de Namëhtë

parure de Namëhtë,

reine des fruits.

 

 


IV

LES OMBRES

 

noni nonibëti mеnwаrе

ëkërëtomo ëkërëtomo yatikamo

yutu уаарё

yutuano еrеnа kë sepaarono

toto peñ ñë'ni1 sem bini

yutuano kë еrеnа ëkëi

 

naamotomo anohpo2 ni'bёаm bini

уё'barare mеñаnоуа ih kontomo

уаwаriñауа ih kontomo

istëëma ni'bё

ih kontomo yawariñaya

nëtë'bëtë3 ka'tawaispo4 ni'bёаmо

nëtë'bëtë tiрiri kapuña

 

Il dit, il a dit ainsi :

"Tels les tigres, tigres dangereux,

maîtres des forêts,

tels les habitants sauvages des forêts,

les hommes sont dépourvus d'esprit vital,

tels les serpents sauvages, eux aussi habitants dеs forêts,

ils ne vivent pas dans la lumière terrestre,

ils sont ainsi aujourd'hui,

ils sont dans l'obscurité,

ils vivent près,

ils sont dans l'obscurité,

ombres dans le vent ils vivent,

les ombres cheminent dans le ciel.

 

 


V

LES OISEAUX DU MANIOC

 

sere sëkiiri

nоре terensamo

sеrе sëkiiri tapëke mа

sipoti tere mо

takërë sepaarono

paisitomo reewatomo

kamaya о'kira para'wa

koihkai kuriku

sa'we noto kawanaru

sëkiitomo

anohpo ni'bёаmо

anohpo nоре

ko'mаmbёаmо

terensamo

imoano ni'bёrё

ko'mаmbёаmо

anohpo ni'bёаmо

nоре ni'bёаmо

 

Les oiseaux du manioc

chantent bien,

les oiseaux du mаniоc ont des ailes

ils ont des plumes, une gorge

En tout point semblables

aux pauxis, aux perroquets,

aux aras, aux ibis, aux tetras,

aux perroquets montagnards, aux perruches

aux  toucans, aux troupiales, aux rupicoles.

Les oiseaux

vivent dans le monde,

dans le monde ils vivent bien

Ils passent la nuit,

ils chantent,

ils vivent dans la lumière du jour,

ils passent la nuit,

ils vivent dans le monde,

ils vivent bien.

 

 


VI

LES PLANTES

 

mopwoi' mopwoi' waimuya'уё

note putu

tonware semu sere

tоnwarе semu ё'nai

tonware semu рааrutоmо

tonware semu nаrui

tonware semu ënuri

раауа saku

tëpi'të pesamo tonwarе semu

noni mеnwаrе

mehe anohpo wa'tëni

muku punwatëpo

уаtоmо aki'tëpo

noni menware

eetai уоmо

уё'bаrаrе mеmро anohpo

ni'bёti

nа ko'mаmbёti

ёmе bëti

 

L'indien en langue indienne

sait bien

comment est le manioc,

comment est le maïs,

comment sont les bananes-plantain,

comment est la canne à sucre

comment est l'ananas,

la papaye, la patate douce,

comment sont les plantes.

Il dit ainsi :

"Ceci, les enfants le mangent

sur terre pour grandir,

pour être forts."

Il dit ainsi.

Nous écoutons.

C'est vraiment ainsi dans ce monde.

Nous vivons,

nous connaissons la nuit,

nous connaissons le jour.

 

 


VII

LA DEMEURE

 

noni

mehe suititi

noni wi'muku suititi

wayooma suititiri

nono suititiri

tuna suititiri

tuna sapëkari

noni menware

wi'muku

nope nea' yë'barare

 

Il dit :

"Cette demeure,

mes enfants, dit-il,

(est) la demeure du firmament,

la demeure de la terre,

la demeure de l'eau,

l'eau jaillit."

Il dit ainsi :

"Mes enfants,

c'est tout à fait bien ainsi."

 

 



[1] maiwaka : divinité suprême, Dieu Créateur.

[2] yuhkwa : nom du serpent mythique que seuls les sorciers peuvent voir.

Les Wanai racontent qu'une jeune fille qui venait d'avoir ses premières mens­truations passa au-dessus de yuhkwa en revenant de la rivière. Son souffle l'a mise enceinte et elle enfanta un petit arc-en-ciel qui grandit jusqu'à devenir l'arc-en-ciel que l'on voit après la pluie. Par la suite l'arc-en-ciel s'empara d'elle.

Le souffle de yuhkwa est ce qui rafraîchit car, selon eux, son souffle est froid (voir le mythe de wiriti).

1 wiriti : un des termes qui désignent un serpent mythique, sorte d'anaconda d'eau et de terre. Voir "Le serpent qui rafraîchit la terre".

2 tatawo : selon les Wanai, le souffle de ce serpent engendra l'arc-en-ciel. Ce mythe est fréquent chez les Indiens caraibes. Nous l'avons trouvé aussi chez les Panare. La relation serpent - arc-en-ciel est identique : amanatači en panare signifie littéralement "souffle de Amana", nom du serpent mythique anaconda d'eau et de terre. En yаnоmami, hetu signifie "arc-en-ciel" et "boa constrictor".

3 pëpëku : espèce de cancrelat d'Amérique, aquatique.

1 Parana : immense étendue d'eau, fleuve-mer, divinité de l'eau.

2 yaari : palmes, feuilles. Le conteur a donné comme traduction "fundamento". Serait-ce parce que les feuilles des palmes sont les éléments de base dans la construction de la maison ?

3 ano' : monde, mais aussi lumière du jour.

4 Ñamëhtë nom de la fille aînée de Kwemi. Selon un mythe wanai, Kwemi volait des nasses remplies de poissons en compagnie de ces deux filles, l'une étant Ñamëhtë, l'autre Kauyahpë. Ils furent découverts par le pécheur. Les nasses, noi' en wanai, se transformèrent en étoiles Noi'bëtë, qui, littéralement, signifie "les nasses mortes", et désigne la constellation d'Orion. Les trois étoiles d'Orion rappelleraient le larcin de ces trois personnages mythiques ?

1 në'ni : esprit vital, coeur, âme du vivant.

2 anoh : terre, monde, lumière du jour.

3 nëtë'bëtë : ombre, esprit des morts, âme après la mort.

4 katawais-po : dans ces textes apparaissent trois postpositions -po, -ya (ex. yawariñaya), -ña (variante de -ya, ex. kapuña). La traduction "dans" ne rend pas exactement la différence de sens : -po implique une localisation "dans", "sur" ; -ya- ~ -ña implique une intériorisation : "dans", "à l'intérieur de".