AMERINDIA n° 9, 1984

y rester ou s'en sortir ?

L'espace notionnel dans le dialecte nahuatl de Tzinacapan (Mexique)

Sybille TOUMI

C.N.R.S.

L'étude de plusieurs contes de la communauté nahuatl de Tzinacapan (Sierra Norte de Puebla) montre qu'ils véhiculent plus qu'une morale : à travers le vocabulaire employé c'est une conception phi­losophique du monde qui s'exprime.

Dans ce dialecte nahuatl, 'conte' se dit tanemililis ; ce nom, déri­vé du verbe tanemilia 'penser', peut aussi être traduit par 'pensée', ou, plus exactement, par 'démarche intellectuelle' car tanemilia est lui même forgé à partir de la racine nemi 'se déplacer'. Cette relation entre le mouvement et la pensée mérite qu'on s'y in­téresse. Je vais donc étudier ici le verbe nemi, à des niveaux linguistiques différents :

1. au niveau morphologique : comment certaines affixations permettent-elles l'expression d'une dynamique ? (redoublement à sens itératif (1.1.2) ; préfixation sur la forme applicative (1.2) des morphèmes indéfini (1.2.1) et réfléchi (1.2.2)).

2. au niveau lexical : on comparera le verbe nemi 'se dépla­cer', qui dans certains contextes se traduit par 'vivre', au verbe yoli 'vivre' dont le sens premier est 'battre' (Intrans.) (2.1). On analysera ensuite d'autres verbes de mouvement (2.2) qui, tout comme nemi, peuvent avoir une valeur abstraite : yauj 'aller' (2.2.1), mokalakia 'entrer' (2.2.2), kīsa/kāua 'sortir'/'rester'(2.2.3), ajsi 'atteindre' (2.2.4).

1. Le verbe nemi : affixations.

1.1. nemi : verbe intransitif.

nemi est un verbe intransitif qui signifie 'se déplacer'.

1.1.1. Lorsqu'il est suivi d'un complément de lieu, nemi peut se tra­duire, selon les contextes, par :

a) 'se déplacer dans', 'marcher dans' :

(1)       nemi itech in kuaujyo              'il va dans la forêt'

           //ø-nemi-ø iteč in kWawjo//          (//3 S-aller-Pr/dans/la/forêt//)*

(2)       nemi cuetzalan                         'il va à Cuetzalan'

           //ø-nemi-ø kWecalan//                 (//3 S-aller-Pr/Cuetzalan//)

1.1.2. Lorsqu'il n'est suivi d'aucun complément de lieu, nemi n'appa­raît que :

a) sous sa forme redoublée, nejnemi. En nahuatl le redouble­ment de la première syllabe du verbe suivi de j (/h/) marque un pro­cessus itératif.

nejnemi peut se traduire par 'se promener', mais aussi par 'rôder' ('faire des va-et-vient') ce qui implique une valeur péjorative.

(3)       nejnemi                                    'il se promène' ou 'il rôde'

           //ø-neh=nemi-ø//                        (//3 S-Itér-aller-Pr//)

b) suivi d'un auxiliaire qui n'est autre quе le verbe nemi lui-même : nentinemi. L'auxiliarisation se fait en suffixant au verbe (sous la forme qui lui sert de base pour marquer le parfait, à savoir pour nemi : nen (apocope de /i/ et variante [n] de /m/ avant /t/)), le morphème -ti- auquel est lui-même suffixé l'auxiliaire qui porte les marques de temps et de personne.

nentinemi signifie 'se promener', 'marcher'.

(4)       nentinemi                                 'il marche'

           //ø-nem-Apoc/i/-ti-nemi-ø//          (3 S-aller-Pf-Aux-aller-Pr//)

Dans les exemples (1), (2), (4) le mouvement quе désigne nemi est purement spatial, jamais notionnel.

L'exemple (3) est plus complexe à analyser : la forme redoublée s'applique, dans la majeure partie des contextes je l'ai trouvée, au Diable ou à des êtres surnaturels, ou encore à des personnages carac­térisés par leur déviance sociale. Les récits sur les sorciers nahuales montrent quе les pratiques magiques utilisent des déplacements spa­tiaux (va-et-vient, aller-retour, montée-descente). Tout déplacement réitéré est considéré, dans la culture nahuatl, comme inquiétant : il peut déborder du monde naturel dans le monde surnaturel, de l'espace physique dans l'espace notionnel.

La valeur péjorative de nejnemi vient du fait qu'il désigne un mouvement réitéré.

Cette valeur péjorative est totalement absente dans la forme nentinemi : l'auxiliarisation ne marque pas la réitération du procès mais sa continuité ; nentinemi désigne un déplacement spatial, jamais notion­nel ; nejnemi peut, à la limite, être considéré comme notionnel, dans la mesure où il entraîne vers un monde surnaturel, non matériel.

1.2. -nemilia : forme applicative de nemi

La suffixation de -tia, forme applicative, augmente la valence du verbe en lui adjoignant un actant bénéficiaire ou détrimentaire :

(5)       nitsajtsi                                    'je crie'

           //ni-cahci-ø//                              (//1 S-crier-Pr// )

           niktsajtsilia                              ' je crie pour lui' ou ' je crie contre lui'

           //ni-k-cahci-lia-ø//                       (//1 S-3sO-crier-App-Pr//)

L'actant introduit par l'applicatif ne prend donc pas la place du sujet syntaxique mais celle de l'objet. Cet objet est marqué sur le verbe par un préfixe défini
(-neč- 1 O, -mic- 2 O, -k(i)- 3sO, -teč 4 O, -nameč- 5 O, -kin- 3pO), indéfini
(-te- humain, -ta- non humain) ou réfléchi (-mo- Réfl) : 

kinemilia cf. ex. (13)           //ø-ki-nemi-lia-0//         (//3 S-3sO-aller-App-Pr//)

tanemilia cf. ex. (19)           //ø-ta-nemi-liа-0//         (//3 S-ЗIn-aller-App-Pr//)

monemilia cf. ex. (10)         //ø-mo-nemi-lia-0//      (//3 S-Ref-aller App-Pr//)

L'actant introduit par l'applicatif -lia peut prendre, sur les verbes de mouvement, une valeur locative ; on le voit clairement avec le verbe pano 'passer', qui forme son applicatif en suffixant non pas -lia mais -uia

(6)       kipanoui ya ichan                    'il a déjà dépassé sa maison'

                                                            ('il est passé au-delà de sa maison')

           //ø-ki-pano-wia-Apoc de/a/ja i-chan    (//3S-ЗsO-passer-App-Pf/déjà/sa-maison//)

(7)       kipanoui ne takat                    'il croisa cet homme'

           (ne takat 'cet homme')              ('il passa à côté de cet homme')

(8)       kipanoui tajpeual                     'il évita le piège'

           (tajpeual 'piège')                       ('il passa à côté du piège')

La localisation peut être non pas spatiale mais notionnelle :

(9)       kipanouia cf. ex. (7)                 'il le surpasse' ('il le dépasse en valeur')

Le terme introduit par -lia sur le verbe nemi peut être interprété

a) comme un actant, bénéficiaire ou détrimentaire :

(10)     nimonemilia                             'je me décide'

           //ni-mo-nemi-lia-ø//                     (//1 S-Ref-aller-App-Pr//)

(11)     nimonemilia                             'je me repens'

(12)     kinejnemilia                             'il le critique'

           //0 -ki-nej=nemi-lia-0//                (//3 S-3sO-Itér-aller-App-Pr//)

b) comme un locatif, spatial ou notionnel :

(13)     kinemilia                                  'il le suit'

(14)     kinejnemilia                             'il le copie (en bien ou en mal)'

1.2.1. -ki- ~ -ta-

a) Si on étudie la place qu'occupent les préfixes verbaux ac­tanciels par rapport à la racine verbale on remarque deux zones dis­tinctes : l'une, définie, éloignée de la racine ; l'autre, indéfinie, accolée à la racine :

 

S

O

...  ki  -  mo

te  -  ta  -  RV ...

définis

indéfinis

RV : racine verbale

Ce schéma est récapitulatoire : aucun verbe nahuatl ne peut se trou­ver précédé de quatre préfixes actanciels. Mais de nombreux verbes nahuatl étant bitransitifs, il est aisé d'établir l'ordre des préfixes actanciels (maka 'donner' : tetamaka, kitemaka, kimomaka...).

b) Une comparaison entre les préfixes indéfinis et l'incor­poration de l'objet (proche de la composition dans la mesure où n'im­porte quel nom ne peut pas être incorporé à n'importe quel verbe) n'est pas dénuée d'intérêt :

(15)     kiteki kuauit                        'il coupe un arbre'

           //ø-ki-teki-ø kWawit//              (//3 S-3sO-couper-Pr/un/arbre//)

(16)     kuaujteki                                 'il coupe des arbres'

           //ø-kWaw-teki-ø//                        (//3 S-arbre-couper-Pr//)

Le terme introduit par incorporation renvoie à n'importe quelle(s) unité(s) à l'intérieur d'une même classe.

(17)     kikua                                        'il le mange'

           //ø-ki-kWa-ø//                             (//3 S-ЗsO-manger-Pr//)

(18)     takua                                        ('il mange quelque chose/n'im­porte quoi de ce qui est man­geable')

           //ø-ta-kWa-ø//                             (//3 S-3 In-manger-Pr//)

L'objet syntaxique fait alors corps avec le verbe, et ce qui était avant un verbe transitif devient, par l'incorporation de l'objet ou la préfixation de -ta-, un véritable intransitif.

C'est le caractère défini de -ki- qui permet les nombreuses variations sémantiques dont nous avons vu quelques exemples ( (10) à (14) ) ; alors que dans tous les contextes tanemilia ne peut se tra­duire que par 'penser'.

nemi comme pano sont des verbes de mouvement.

L'affixation de -lia marque, sur ces verbes, une direction :

kinemilia 'suivre quelque chose ou quelqu'un', kipanouia 'pas­ser quelque chose ou quelqu'un', les autres valeurs de ces deux for­mes (cf. ex. (9), (12), (14)) doivent être interprétées comme des mé­taphores (le mouvement se fait dans un espace notionnel).

Par contre tanemilia 'penser' ('aller là vers où l'on peut aller') désigne toujours une notion : tanemilia ne signifie jamais *'voyager' ('se déplacer matériellement vers l'on peut aller'). C'est, à mon avis, du caractère indéfini de -ta- qu'est induite la notion.

1.2.2. -mo-

On peut aussi considérer la tournure réfléchie monemilia (cf. ex. (10), (11)) comme un verbe mono-actanciel, le terme introduit par -lia étant identique au sujet.

monemilia désigne toujours une notion.

Le mouvement est ici circulaire : 'se déplacer vers soi-même' (cf. en français rentrer en soi-même), il se dirige vers le terme de dé­part ; il est cyclique.

1.2.3. Pseudo-synonymie

Ni tanemilia ni monemilia n'apparaissent avec le redoublement, marque de l'itératif (*tanejnemilia, *monejnemilia), alors qu'on trouve nejnemi et kinejnemilia.

J'interprète cette lacune de distribution comme une marque de pseudo-synonymie, pour nemilia, entre -ta-, -mo- et le redoublement. Il y a, dans mon corpus, de nombreux exemples qui montrent cette si­milarité sémantique

(19)     tanemilia                                  'il pense'

(20)     monemilia                                'il pense', 'il est préoccupé'

(21)     kinejnemilia                             'il pense à lui', 'il se fait du souci pour lui'

C'est ainsi que le redoublement et la préfixation de -ta- et de -mo- permettent de faire accéder le verbe nemi au domaine abstrait. Quelques exemples, tirés du vocabulaire de Tzinacapan, montrent quе d'autres verbes sont sensibles au même processus :

takaki        'prendre en considération' (kaki 'entendre')

moluia        'penser à quelqu'un'         (iluia 'dire quelque chose à quelqu'un")

moaxitia     'aller jusqu'au bout de sa pensée' (ajsi 'atteindre' )

ijita             'faire un choix'       (ita    'voir')

En conclusion on peut dire quе la langue exprime une particu­larité de la pensée nahuatl : un déplacement qui se dirige vers l'in­défini (-ta-), qui est cyclique (-mo-) ou réitéré (redoublement), in­troduit à l'espace notionnel ou, dans la conception occidentale quе nous avons des cultures indigènes, surnaturel. C'est ce quе nous ap­prennent aussi les contes où le héros, libéré de son attache originelle, entreprend un voyage vers l'inconnu (kuaujyo 'forêt') ; au terme de cheminements marqués par le cycle de trois jours il se trouve affronté à des épreuves répétées (trois ou quatre). Ce schéma, grossier, résume tous les contes quе nous avons récoltés à Tzinacapan : le voyage introduit le héros dans un monde surnaturel. Cette analyse peut aussi éclairer l'attitude des autochtones vis-à-vis des étrangers (venus de l'inconnu). L'angoisse quе provoque l'apparition d'un étranger dans la communauté n'est pas due à la crainte du vol mais à celle d'une puissance surnaturelle qui rendrait caducs les savoirs locaux.

2. Analyse lexicale de nemi.

On a vu que nemi signifiait 'se déplacer' ; il peut aussi prendre le sens de 'vivre' :

(22)     amo nemi ok                            'il n'est plus vivant'

           //amo ø-nemi-ø ok //                  (//non/3 S-vivre-Pr/encore//)

(23)     nemilis, nom dérivé de nemi      nemi-lis,'vie'

(24)     nemik, adjectif dérivé de nemi   nemi-k,       'vivant'

2.1. nemi ~ yoli

Deux autres verbes se traduisent par 'vivre' en nahuatl : yoli et tekipanoa.

(25)     yoli                                           'il est vivant'

           //ø-joli-ø//                                  (//3 S-vivre-Pr//)

(26)     yolik, adjectif dérivé de yoli       yoli-k, 'vivant'

(27)     yolik                                         'il est né'

           //ø-joli-k//                                  (//3 S-vivre-Pf//)

(28)     composés de yoli :

yolkokoa       'être agité, inquiet'    (kokoa 'souffrir')

yolajsi            'être ennuyé par'      (ajsi      'atteindre')

yolchikauak   'vaillant', 'révolté'     (chikauak 'fort')

yolkepa          'être fou'                 (kepa   'tourner')

yolnemilia      'penser'                  

(29)     tekipanoa                                     'vivre', littéralement 'faire passer le

                                                                travail sur quelque chose'

           //ø-teki-panoa-ø//                           (//3 S-travail-faire passer-Pr//)

C'est yoli qu'il nous intéresse de comparer à nemi ; ce verbe de mouvement désigne un rythme régulier :

(30)     yolik uan yolik 'peu à peu'            (uan 'et')

yolik désigne généralement un mouvement lent mais, dans certains con­textes, i1 peut désigner un mouvement rapide à condition qu'il soit régulier. yolkokoa (cf. ex. (28)) réfère à un déséquilibre physique ou mental. yolchikauak s'applique à des individus qu'on pourrait ca­ractériser en français de "forte tête" (aventurier, révolté) ou de "forte personnalité" ; ce terme est parfois employé avec une valeur péjorative on le traduit alors par 'déséquilibré'. yoli signifie donc 'prendre (naître) ou conserver (vivre) son rythme particulier (caractère)'.

2.1.1. yolot

Le dérivé nominal de yoli : yolot signifie 'coeur' (/jol-jo-t/ /vivre-Der.nom.-Abs/) ; /-jo-t/ peut marquer "la manifestation matérielle d'une notion abstraite"[1] ; ce terme réfère au coeur d'un être vivant (homme, animal) ; il peut aussi prendre le sens de 'centre' kalyolot 'centre de la maison (croisement des poutres maîtresses du toit)' (kali 'maison').

La forme yolo (jol-joh : -joh 'plein de') désigne tout à la fois un lieu et la force spirituelle qui 'anime'[2] ce lieu : mexkalyolo, 'coeur de l'agave', d'où l'on tire le suc de la plante pour en faire un spiritueux, appelé pulque à Mexico ; c'est aussi l'âme de l'agave. Le nom yolojti est dérivé de yolo (jol-joh-ti) ; il se rencontre dans l'expression tepeyolojti qui est aussi attestée sous la forme tepeyolo, 'coeur/esprit de la montagne' (tepet 'montagne'). Le tepeyolojti est un esprit, parfois nommé aussi Juan del Monte, puissance légen­daire, dépourvue de tête, qui a la réputation d'abattre les arbres de la forêt.

I1 ne faut pas confondre le tepeyolojti avec le tepeyolot (tepe-jol-jo-t) (cf. plus haut kalyolot), terme qui réfère aux trésors cachés dans les entrailles de la terre ('or', 'pétrole').

De tous ces dérivés de yoli se dégagent les notions de "centre", "esprit vital", "essence" : "coeur".

Ce n'est que beaucoup plus rarement (emprunt à la culture métisse ?) quе yoli désigne un mouvement affectif :

yolpāktia    'aimer d'amour'                   (pāktia    'plaire')

I1 ne semble pas quе la dichotomie 'penser'/'sentir' s'exprime dans la culture nahuatl. On le voit dans des expressions comme :

yolkuitia     'se confesser'                     (kuitia     'faire prendre')

yolkepa      'être fou'                            (kepa      'retourner' : cette expression peut se comparer au français changer de peau, mais elle pos­sède en nahuatl une valeur péjorative)

yolnemilia   'penser'

I1 y aurait donc deux mouvements vitaux en nahuatl : l'un, yoli, qui désigne un battement émis à partir d'un centre, battement qui délimite l'essence d'un espace (circulaire ?) ; l'autre, nemi, qui désigne un déplacement (linéaire ?).

2.1.2. yolot ~ tōnal

Les récits recueillis à Tzinacapan montrent quе l'homme est mû par deux principes vitaux essentiels : le yolot et le tōnal. tōnal est un nom dérivé du verbe tōna dont je pense quе le sens géné­rique est 'rayonner' :

(31)     na                                          'il fait chaud', 'il fait jour'

           //(ø-tōna-ø//                               (//3 S-rayonner-Pr)

(32)     tōnalmeyot   'rayon sde soleil'   (meyot 'flèche')

Le tōnal est mobile ; il correspond à la partie non matérielle de l'individu qui a la capacité de sortir du corps ; par exemple lors d'une peur violente (susto en espagnol), le tōnal tombe du corps et reste alors prisonnier des puissances régissant le lieu de sa chute ; si un guérisseur ne parvient pas à le récupérer, l'individu atteint de susto meurt lentement.

tōnal désigne aussi le double animal de chaque homme; si cet animal est malade ou qu'il est prisonnier d'un piège, l'homme l'est aussi. I1 est tentant de dresser l'équivalence suivante :

'se déplacer'                                            nemi  tōnal                  'esprit/rayonnement'

—————                     'vivre'             —— ——                     ————————

'battre'                                           yoli   yolot                                'coeur'

nemi serait mis en parallèle à tōnal.

Cette analyse peut éclairer la confusion fréquente[3] qui est faite entre tōnal et nahual : le nahual est un "sorcier" (c'est-à-dire quelqu'un qui a un penchant pour les choses mauvaises) qui uti­lise son tōnal/esprit pour se transformer en animal afin de réali­ser ses mauvais desseins. Certains contes (région de Cholula en par­ticulier) montrent qu'il laisse ses pieds dans le feu avant de s'envoler ; i1 suffit d'attiser le feu pour le faire mourir dans des brûlures insoutenables. La relation entre l'esprit et la chaleur est claire. C'est dans la nuit (espace inconnu : notionnel) que brûle le tōnal, et, à l'aube, on découvre le corps du sorcier mort : le yolot a cessé de battre.

Je voudrais en conclusion répéter que les deux principes vi­taux tōnal et yolot sont indissociables, lien qu'on retrouve dans la pseudo-synonymie de nemi-yoli 'vivre'. yolnemilia, c'est donc 'pen­ser' dans le sens le plus complet du mot : avec son coeur et son es­prit, avec son "rythme" et son "rayonnement". La vie est conceptua­lisée en nahuatl comme un rythme (yoli) quе l'homme prend en nais­sant (cf. ex. (27)) et qu'il garde toute sa vie (cf.ex. (25)), sauf en cas de mésaventure (yolkepa ('tourner son rythme') 'être fou') ; ce rythme lui est particulier, c'est son caractère (cf. yolchikauak). Mais la vie, c'est aussi un parcours (nanti), un voyage qui a une fin : tami 'se terminer' signifie aussi 'mourir' .

(33)     tamik ya                                   'il est mort' (cf. en français

                                                            le fil de sa vie s'est coupé)

           //ø-tami-k ja//                             (//3 S-terminer-Pf/déjà//)

C'est aussi l'expression tamik ya qui est utilisée pour clore les contes (tanemililis), 'c'est fini'.

2.2. Autres verbes de mouvement

2.2.1. yauj 'aller'

yauj et nemi entretiennent un rapport sémantique étroit. Quoique plus rarement, yauj peut signifier 'vivre' :

(34) kitak ken yujkej                           'il a vu comment ils vivent là-bas'

(yauj/jaw/est un verbe irrégulier ; yujkej (ø-juh-k-eh), parfait (3 P) à valeur aoristique, 'ils allèrent')

Dans les contes, les héros accomplissent des périples qui sont rendus dans la langue par la formule yaui, yaui, yaui, littéralement 'ils vont, ils vont, ils vont'. Ce qu'il faut noter ici c'est la triple répétition de yaui ; le nombre "trois" désigne dans la culture nahuatl le parcours d'un espace dans sa totalité, l'accomplissement d'une action, l'atteinte d'une borne, d'une limite ; le nombre "quatre" désigne le passage dans un nouvel espace, géographique ou temporel, le début d'une période, l'ouverture vers un avenir ; "trois" marque une clôture, "quatre" une ouverture ; on passe obligatoirement de "trois" à "quatre".

Le symbolisme de la numération donne donc des indications sur l'un des mouvements qui permet de sortir d'un espace donné. Dans les textes apparaît souvent la suite nentinemij, yaui, yaui, yaui 'ils marchent, ils vont, ils vont, ils vont'. I1 est, à mon avis, erroné de l'interpréter comme une redondance stylistique (l'utilisation de nombreux synonymes est marque de beau parler pour les Nahuatl) ; le triplet yaui donne une indication supplémentaire qui n'était pas contenue dans nentinemi : l'atteinte d'une limite. A la différence de nejnemi, aucune valeur péjorative n'est impliquée par yaui, yaui, yaui ; le premier peut être traduit par 'il rôde', le deuxième par 'il(s) parcour(en)t tout l'espace'.

2.2.2. kīsa ~ mokalakia

Après avoir accompli son périple, le héros 'sort', kīsa, et 'entre', mokalakia, dans un nouvel espace, le quatrième jour. kalakia est un verbe transitif qui signifie 'mettre quelque chose à l'inté­rieur' ; il est ici à la forme réfléchie : mokalakia littéralement 'se mettre dans'. Le lieu où parvient le héros est donc défini comme un espace clos dans lequel on pénètre (cf. la conclusion de 2.1.1 yoli définirait un espace circulaire). L'enchaînement de ces deux verbes est attesté dans la plupart des contes que je connais.

2.2.3. kīsa ~ kāua

Le nouvel espace où pénètre le héros est dangereux ; ce danger est marqué par un couple de verbes antonymiques :

(35)     amo tikīsas, timokāuas           ' tu ne sortiras pas, tu resteras (ici)'

kīsa est un verbe intransitif, kāua un verbe transitif, qui apparaît précédé du préfixe défini, -k(i)-, ou du préfixe réfléchi, -mo-. Lorsque l'objet est défini
(-k(i)-), ce verbe se traduit généralement par 'laisser quelque chose ou quelqu'un (à un endroit) :

(36)     xkāua nikan                             'laisse-le ici'

           //š-k-kāwa-ø n i kan//                  (//2 Imp-3 O-laisser-Imp/ici//)

(37)     nimitskāuas                             'je te raccompagnerai',

                                                            'je te laisserai (chez toi)'

           //ni-mic-kāwa-s//                        (//1 S-2 O-laisser-F//)

A la forme réfléchie, kāua se traduit par 'rester' :

(38)     timokāuas                                'tu resteras ici'

           //ti-mo-kāwa-s//                          (//2 S-Ref- laisser-F//)

(39)     mokāuati yej ueyitayekanke   'c'est lui qui sera le roi'

                                                            (lit. 'lui, i1 restera (comme) roi')

           //ø-mo-kāwa-ti jeh wejitajekanke//      (// 3 S-Ref-laisser-Dir/lui/roi//)

mokāua peut aussi signifier 'se laisser aller' :

(40)     san mokāua                             'il se laisse aller (à la maladie, l'ivrognerie, la paresse...)'

           //san/ø-mo-kāwa-ø//                   (//seulement/3 S-Ref-laisser-Pr//)

kāua est donc un verbe locatif, spatial ('laisser/rester à tel en­droit') ou notionnel ('laisser/rester de telle façon').

La forme redoublée de kāua, kajkāua (cf. 1.1.2. a), met en lu­mière la valeur directionnelle du verbe, à savoir 'mouvement vers le bas' (le redoublement marque la dispersion du processus désigné par le verbe ; il n'a aucune valeur directionnelle en lui-même) :

(41)     kikajkāua                                                      'il le laisse tomber'

           //ø-ki-kah=kāwa-ø//                    (//3 S-3 O-Itér-laisser-Pr//)

(42)     mopankajkāuj                         'il s'est laissé tomber'

           //ø-mo-pan-kah=kāwa-Apoc/a///  (//3 S-Ref-Ver-Itér-laisser-Pf//)

Le préfixe pan- ne désigne pas la direction du mouvement mais son déplacement sur un axe vertical ; i1 peut être traduit, selon les verbes qu'il préfixe, par 'en haut' ou 'en bas' :

(43)     pankāua                                   'tomber'

           pankīsa                                    's'envoler'

           pankalaki                                 'se mettre au fond'

           pampiloa                                  'accrocher'...

Ces exemples montrent qu'alors que kāua implique un mouvement vers le bas, kīsa implique un mouvement vers le haut. Cette remarque per­met de comprendre la tournure impersonnelle takīsa, littéralement 'ça sort', qui signifie 'il arrête de pleuvoir', à savoir quе la pluie remonte vers son lieu d'origine, le ciel.

kīsa implique aussi une valeur libératrice kīxtia (forme causative de kīsa, soit littéralement 'faire sortir') est synonyme de paleuia 'délivrer', 'libérer', 'sauver' (cf. en français sortir quelqu'un d'un mauvais pas) ; l'antonymie qui existe en kīsa et kāua me fait croire quе kāua désigne plutôt un emprisonnement (cf.ex. (35)).

I1 serait absolument faux d'en conclure quе le salut de l'homme se trouve dans ce quе nous appelons le paradis (haut/ciel) et sa damnation aux enfers (bas/feu souterrain). Les informateurs de Saha­gún ont traduit (sous quelles pressions ?) le terme tlalocan[4] par 'paradis' et le terme mictlan par 'enfers' (on retrouve ces mots dans le dialecte sous les formes talokan et miktan). J'ai mené une enquête pour situer le talokan : elle n'a donné de résultats ni sur le plan horizontal (points cardinaux), ni sur le plan vertical (ciel/monde souterrain) ; des dessins, réalisés pour illustrer l'enquête[5], ont représenté le talokan comme une ouverture, "donnant sur l'infini" au dire des commentaires ; ce travail a été en partie fait pour lutter contre une fausse étymologie (tal-oh-kan /terre-deux-Loc/), propagée dans la communauté afin de prouver quе de ce lieu partaient deux chemins, l'un se dirigeant à droite (vers le paradis) et l'autre à gauche (vers l'enfer) (cf. les textes bibliques sur la répartition des enfants de Dieu au Jugement Dernier).

Le récit que m'a fait une femme d'un rêve (ou voyage spirituel) au miktan 'séjour des morts' (miki 'mourir', -tan : suffixe locatif) le situait à l'infini, "au bout de sept pâturages" ("sept" symbolise un espace infini). C'est donc à l'infini (notionnel) quе se trouvent l'origine/racine de l'homme (talokan) et sa fin (miktan). On voit, dans de nombreux récits que nous avons récoltés, que les puissances divines entourent la terre :

(44)"...kiyeualtokej in semanauak,            "...(ceux qui) entourent le monde,

kichiujkej in semanauak techuikatokej,   qui l'ont créé, qui nous emmènent,

techmalakacholtikej..."                         qui tournent autour de nous..."[6]

C'est avec beaucoup de prudence quе je forme l'hypothèse quе, dans la culture nahuatl, toute vie (yoli) crée, par son rayonnement, un espace pourvu d'un centre (yolot) et que ces différents espaces s'imbriquent les uns dans les autres. jusqu'à l'infini.

Le mouvement kāua/kīsa, 'vers le bas'/'vers le haut', est notionnel : il indique la pénétration plus ou moins profonde dans un espace, dirigée vers le coeur de cet espace (cf. en français le coeur de la question) ; kāua marque le rapprochement du centre, kīsa son éloignement ; le premier implique une attirance emprisonnante, le deuxième une échappée libératrice.

La valeur de menace qui est parfois attribuée au verbe kāua dépend en fait du contexte ; si l'espace est familier, kāua prend unе va­leur positive :

(45)     nimokāuasneki nochan           'je veux rester chez moi'

2.2.4. ajsi

Les verbes yauj, mokalakia, kīsa, kāua ont attiré mon atten­tion car ils apparaissent dans tous les contes, sans exception, re­cueillis à Tzinacapan ; c'est aussi le cas de ajsi.

ajsi est un des rares verbes nahuatl à pouvoir être intransitif et transitif sans transformation morphologique :

(46)     ajsik                                         'il est arrivé'

           //ø-ahsi-k//                                                       (//3 S-atteindre-Pf//)

(47)     kajsik                                       'il l'a atteint', 'il l'a- rencontré'

           //ø-k-ahsi-k//                                                  (//3 S-3sO-atteindre-Pf//)

Ce verbe peut aussi prendre une valeur abstraite :

(48)     amo tinechajsi                         'tu ne m'égales pas'

           //amo/ti-neč-ahsi-ø//                   (//non/2 S-1 O-atteindre-Pr//)

axitia, forme causative de ajsi ('faire atteindre'), signifie 'réus­sir', 'vaincre'.

(49)     kaxiti                                        ' i1 l' a vaincu'

           //ø-k-axitia-Apoc/a///                   (//3 S-3 O-faire arriver-Pf//)

ajsi, 'arriver', 'rencontrer quelqu'un ou quelque chose', désigne, à mon avis, la rencontre avec le centre de ce que l'on cherche. Les exemples (48) et (49) montrent quе d'atteindre le centre signifie 'gagner' : trouver le centre donne la possibilité de se l'approprier (cf. conclusion de la partie 1).

Conclusion

Y a-t-il d'autres verbes, en nahuatl, qui signifient 'penser'? En recherchant tant dans la langue classique que dans les variantes modernes je n'ai trouvé quе des termes dérivés de verbes de mouvement; par exemple ilnāmiki 'penser/se souvenir' (il- 're-', nāmiki 'ren­contrer') ou moluia 'penser', littéralement 'se dire à soi-même' (moluia est la forme réfléchie du verbe iluia 'dire quеlquе chose à quelqu'un' qui a vraisemblablement pour origine un verbe de mouve­ment (cf. il- 're-')).

La seule exception est moijtoa dans le dialecte, mijtoa dans d'autres dialectes, qui est la forme réfléchie du verbe ijtoa 'dire' ; cette forme est souvent traduite par 'penser' (cf. se dire en français) ; mais, en étudiant les contes, j'ai remarqué quе l'utilisation de ce verbe déclenchait des réactions différentes d'avec les autres verbes : à savoir une réponse soit de puissances divines ou diaboliques, des éléments naturels, soit d'un personnage qui n'avait pas entendu la phrase énoncée. Avec moijtoa une communication s'établit, même si ce n'est pas par le relais de la parole ; si moluia signifie 'penser tout haut', moijtoa signifie 'parler tout bas'.

Pourquoi la langue nahuatl puise-t-elle dans le vocabulaire des verbes de mouvement pour exprimer le penser ? Peut-on donner comme explication le fait quе les rites magiques utilisaient (et uti­lisent encore) les déplacements ? Je laisserai cette question ouverte et me bornerai à noter quelques expressions françaises qui relèvent du même domaine : il s'en sort (bien ou mal) ; il y est resté 'il est mort' ; il rentre en lui-même 'il se met à penser' ; il tourne autour du pot 'il évite d'aborder la question' ; il s'en va de la tête 'il perd l'esprit' ; il l'en­fonce complètement 'il le domine' ; laisse tomber ! 'abandonne !' ; il est rayonnant 'il est heureux' ; une belle envolée 'une tirade lyrique' ; il s'est mis dedans (jusqu'au cou) 'il s'est trompé', pour n'en citer que quelques unes, qui, pour la plupart, relèvent du parler populaire.

 

L'entrée du Talocan

Dessins réalisés, en 1982, à Tzinacapan, par deux jeunes garçons, instituteurs bilingues, originaires de la communauté.

Extraits de contes de Tzinacapan

1. "La paresse" raconté par Rufina MANZANO en 1977. Enregis­tré, transcrit et traduit en espagnol par A. REYNOSO.

N.B. Ce conte m'ayant été aimablement fourni par A. REYNOSO, et n'ayant pas encore été publié, je ne me permettrai que de donner quelques extraits de la traduction française quе j'en ai faite.

Écoutez, vous les petits et

les grands je vais vous raconter

un conte (tanemililis)                            tanemililis : 'conte', lit. 'pensée'

sur les méfaits de la paresse.                  ou 'démarche intellectuelle'

I1 était une fois (sē viaje)                       viaje, emprunt à l'espagnol, 'voyage',

un jeune homme qui ne vou-                  toujours utilisé dans les contes en

lait pas travailler.                                    équivalent du français 'une fois'.

(Description du jeune homme. Ses parents le renvoient à cause de sa paresse. Un jour, il va à son rancho planter du maïs, mais il se couche et s'endort. Arrivent alors les éclairs, la brume et la pluie.

Alors il pensa (kinemili) :                      kinemili : lit. 'il alla vers lui' ;

"Ah si moi aussi je pouvais                    c'est la forme définie (-ki-) plutôt

devenir un éclair ! Je me                         que -ta- ou -mo- qui est employée

promènerais (nimemiskia)                     car i1 s'adresse à l'éclair.

comme eux ; ça me plairait                     nimemiskia conditionnel (-skia)

parce qu'ainsi je ne travaillerais               de nemi 'aller' ou aussi 'vivre'.

pas! Du fond de mon

coeur (de noyolo) je ne                          de noyolo : lit. 'venant de mon coeur'

veux rien faire !                                     ou encore 'de la classe de coeur

                                                            (ca­ractère) qui est le mien'.

(Au lieu de planter le maïs, il l'enterre et s'endort. Dieu l'entend et décide de lui donner une leçon.)

Le lendemain i1 retourna à son rancho

et alors se présenta un homme qui lui dit:

- Tu ne travailles pas ?

- Je n'aime pas travailler !

Je suis vraiment (melauak)                     melauak, lit. 'tout droit'

paresseux ! Et comment faire

pour vivre (tekipanoa) ?                        tekipanoa est toujours utilisé dans

Je suis en train de penser                       le sens de 'tirer sa subsistance'.

(niknemilijtok) qu' i1 me vaudrait           niknemilijtok, forme auxiliarisée (t-ok)

mieux partir ailleurs (oksé lado).             de nemilia : lit. 'aller vers lui' on peut

- Bon, si tu le désires,                            le traduire par 'le copier', 'le suivre'.

tu peux t'en aller.                                   lado, emprunt à l'espagnol : lit. 'd'un

- Que disais-tu hier ?                            autre côté' (cf. kepa ex. 28)).

- Que je voulais devenir un éclair.           - Que disais-tu hier ? Cette phrase

                                                            montre qu'en effet l'éclair a entendu

                                                            le message (cf. kinemili, plus haut).

(L'homme lui propose alors de l'accompagner chez les éclairs. Il pré­vient sa femme qu'il part travailler là où l'on gagne beaucoup d'ar­gent (jeu de mot car il va au Talocan, entrailles de la terre qui gardent le trésor (cf. 2.1.1)). En lait, il va à son rancho.)

I1 retourna un peu la terre

et s'endormit. Quand il se

réveilla, i1 vit l'homme qui lui dit :

- Me voilà. Es-tu bien décidé

(timonemili) à ton départ chez               timonemili 'tu l'as pensé', lit.'tu

les éclairs ?                                           as bougé en toi'.

- Je suis décidé (nimonemili)                 nimonemili, idem, à la première

- Allons-y !                                           personne.

Alors il l'emmena jusqu'au

Talocan (kaxiti), là où tout                     kaxiti, lit. 'il lui fit atteindre

se décide, là plongent nos                 (sous-entendu : le centre)' ; implique

racines, et là i1 vit.                                 une valeur de "victoire", "réussite".

On le prévint :

- Toi, tu ne sortiras pas                          amo tikīsa: l'homme est prisonnier de

(amo tikīsa) d'ici.                                  cet espace (non humain, non terrestre).

(On lui explique son travail : s'occuper de la nourriture.)

C'est ce qu'il fit pendant

trois (ēyi) jours.                                     ēyi marque un cycle complet.

(I1 se laisse déborder par la nourriture qui se multiplie. On le présente alors à Talocan, aux Ancêtres. Mais au quatrième jour (naui 'quatre' marque le début d'un nouveau cycle), il voit de jeunes garçons entrer dans une pièce ; il les espionne et s'aperçoit qu'ayant revêtu des tilmas (sorte de couverture), ils s'envolent dans les airs.)

Alors i1 entra (kalakito) dans la pièce ;   kalakito, lit. 'se mettre dedans'

i1 trouva (kajsik) une tilma                    kajsik 'il la rencontra' (sous-enten­du

qu'il endossa.                                        'c'était le centre, l'essentiel').

Après s'être ainsi habillé

il partit (kīsteuj) lui aussi en volant.         kīsteuj, forme auxiliarisée de kīsa 'sortir'

Il prit par ce côté, les autres                   mais aussi 'se déli­vrer'(cf. menace du

ayant pris par cet autre.                          début : amo kīsa).

Il partit tout seul. Et partout où il passa

ce fut un véritable désastre.

(Description des catastrophes qu'il provoque. Les autres s'en rendent compte.)

Alors ils l'entourèrent à eux trois (ēyi),    ēyi marque ici encore le cycle complet.

ils le mirent au milieu (tatajko kikāujkej) kikāujkej est la forme pluriel du parfait de kāua, 'laisser (s'enfoncer) à l'intérieur d'un espace circulaire (tatajko 'centre')'.

(Réprimandes des Ancêtres qui ordonnent :)

- Ramenez-le (xikāuati) vous         xikāuati, lit. 'allez le laisser' ou

l'avez trouvé !                                        encore 'faites-le descendre.'

Et le quatrième jour                                naui, début d'un nouveau cycle.

il arriva (kāuako) à son rancho.             kāuako, lit. 'ils le laissèrent'.

Le lendemain il rentra (ajsik) chez lui.     ajsik 'il atteignit (le centre de son

...                                                         voyage)', à savoir : le retour chez lui.

Еntоncеs pauetsik.

2. "Le tigre et la lionne" raconté par Rufina MANZANO ; Tzina­capan, 1979. Transcription et traduction : S. TOUMI et D. TROIANI.

Quelques extraits :

okichpil (...) mokāuak huérfano.     mokāuak, lit.'resta' ou 'tomba'

'Un jeune garçon était orphelin'

(il se fit adopter par un couple sans enfant et grandit ainsi. Quand il eut quinze ans, il leur dit :)

- Nikuelita ninemis itech in                   ninemis, lit. 'je me déplacerai' ou

kuaujyo, kāmpa uejueyi kuaujyo           'je vivrai'.

nikalakis.                                            nikalakis 'j'entrerai à l'intérieur'

'Je veux aller dans la forêt, j'entrerai au plus profond de la forêt.'

(Il partit avec d'autres jeunes garçons à la recherche de la lionne.)

Uan yaui, uan yaui, uаn yaui.              Le triplet yaui indique le parcours

'Ils marchèrent très longtemps.'              d'un espace dans sa totalité.

Entonces moaxilijkej.                          moaxilijkej, forme applicative de ajsi

'Alors ils la trouvèrent.'(...)                     qui marque une emphase sur le verbe 'ils atteignirent le but recher­ché'.

Tejkokej itech sē kuauit lo más ueyi       La montée indique une tentative

kāmpa kajsikej, hasta                         d'é­chapper au danger (se libérer).

tayolpa ; uаn tejko in liona.                  tayolpa, la 'cime de l'arbre' est un mot

'lls montèrent à l'arbre le plus haut          dérivé de yoli : il désigne donc l'essence

qu'ils purent trouver, jusqu'à la cime ;     (coeur) de l'arbre.

mais la lionne monta aussi.'

(La lionne allait les atteindre mais ils tirèrent dix coups de fusil.)

Entonces pauetsik                                La lionne tombe (uetsi) sur l'axe vertical

                                                            (pa-) qu'implique la paire de verbe kīsa/kāua 'sortir'/'rester'.

(Après d'autres péripéties le jeune homme décida de quitter le village où il s'ennuyait.)

Ojtokak ēyi tōnal uan ēyi youal            On retrouve toujours le même

uan para naui kajsito sē ixtauat.         symbolisme des chiffres 3 et 4.

'Il marcha trois jours et trois nuits,          ajsi masque le but du voyage.

et au quatrième jour il atteignit un pâturage.'

(Il s'y trouvait une jeune fille assise au bord de l'eau qui atten­dait n'être dévorée par le serpent.)

- Yetok sē koat semi ueyi uаn

mosta kikuas sē cristiano, mosta.

Como amo kikāuaki in cristiano          kikāuaki, 'on laisse', dans le sens 'on

kīsas itech nejin āt uаn kalakis           abandonne' ('on laisse tomber').

in xolal uаn kikuas in cristianos.           kīsas 'elle sortira' ou 'elle se délivrera'.

'-I1 y a un serpent énorme qui                kalakis 'elle entrera'

chaque jour dévore un homme. Et          (présupposé: une fois dedans, elle

si on ne lui amène personne, il                dominera).

sortira sûrement de l'eau, entrera au

village et dévorera tout le monde.' (...)

3."Blanche Fleur" raconté par Francisco ORTIGOSA ;Tzinacapan, 1980. Transcription et traduction : S. TOUMI.

Quelques extraits :

(I1 était une fois un homme qui s'appelait Jean-le-joueur.)

Uan yejua nemiya itech in tāltikpak,    nemiya 'il se promenait' ou 'il vivait'. yej ipa yejua n'itekiuj,

yejua n'ika motekipanoa Juan.

'I1 allait de par le monde,

c'était là son travail, il en vivait.'

Uan de ompa kīsa noyan, yaui             kīsa 'il sortait' ou 'il s'aventurait (libre)'.

kāmpa mochiua iluit, yaui uаn              Le verbe yaui n'est pas répété trois fois

nochipa kitani okseki barajeros.            car i1 s'agit d'une description

'I1 allait partout, là où il y avait fête,        générale et non d'un périple précis.

et il battait toujours au jeu les autres joueurs.'

Ijuak kīsak.                                          kīsak : 'il sortit' (début de l'aventure).

Yajki ya kitemoti kānin mochiua

sē iluit itech ueyipa, uejueyi ueyipa.    ueyi, uejueyi : le conteur insiste par le

Un jour il partit à la recherche                 redoublement et la répétition sur

d'une fête, quelque part dans                  l'éloignement du lieu : car ce sera le

l'immensité.'                                          domaine du Diable.

(I1 s'enfonça dans la forêt.)

Uan yetok sē kuauit ueyi kualtsin;         L'atmosphère propice au surnaturel est

nejon kuauit malakachtik kipiya          donnée par la forme ronde (mala-kualtsin yekauil ; uan yetok sē                                                 kachtik) de l'ombre (yekauil)         un

tekonijtik.                                            cercle d'ombre, ainsi que par la

'Et il y avait un arbre, grand et beau        grotte (tekonijtik, lit. 'dans le ventre

qui donnait de l'ombre tout autour          d'un récipient en pierre').

de lui ; et i1 y avait une grotte.'

(Jean y trouva un aigle et se mit d'accord avec lui pour qu'il l'em­mène à la fête ; là il gagna le Diable au jeu. Par vengeance, le Diable le soumit à trois (sic) épreuves consécutives dont Jean ne 'se sortit' que grâce à l'aide de Blanche Fleur, la fille du Diable. Elle le prévint alors qu'on allait le tuer.)

- Pos axkan xkīsa. Mero moseuijtos      xkīsa 'pars' mais aussi 'sors-toi de ce

 notat más que tōna ya ;                      mauvais pas'.

kemej ēyi hora sēpa moseuia, para       más que tōna ya : les gens qui

chikasēn, chikōme, chi­kueyi kīsa,      dor­ment le jour sont considérés

youi nemiti.                                          comme anormaux.

'Mon père se repose même s'il fait jour ;        On remarquera quе le Diable dort trois

i1 se repose à peu près trois heures,       heures (un cycle) ; cf. aussi la triple

jusqu'à six, sept, ou huit heures ; alors    expression de son réveil. Après son

il se réveille et va se promener.' (...)        réveil, i1 'sort' et 'va son chemin'.

REFERENCES

LAUNEY, M. (1979) Introduction à la langue et à la littérature aztèques, Paris: L'Harmattan.

TAYLOR, G. (1980) Rites et traditions de Huarochiri, Paris: L'Harmattan.

TROIANI, D. (1979) Estudio del mexicano de Tzinacapan, Diplôme d'Etudes Supérieures, Université Paris III, Paris (m.s.).

VOGT, E.Z. (1979) Ofrendas para los dioses, México: Fondo de Cultura Económica.



* Clés de lecture pour les exemples

1. L'exemple est transcrit selon les normes de l'Instituto Nacional Indigenista, adoptées pour toute la zone.

2. On a marqué, entre barres obliques doubles :

a) la reconstitution morphologique de l'exemple, trans­crit morphologiquement en utilisant la symbolisation internationale. Ce sont les morphèmes reconstitués sous une forme unique, et non leurs allomorphes, qui sont donnés.

Les morphèmes zéro sont marqués par ø.

Apoc./ / désigne l'apocope de la voyelle / /.

Les morphèmes sont séparés par des tirets, les mots par des blancs. = marque le redoublement.

b) la traduction, morphème par morphème, est donnée ensuite, entre parenthèses. Les morphèmes sont séparés par des tirets, les mots par des barres obliques simples.

Les lexèmes sont traduits, les morphèmes grammaticaux symbolisés par une abréviation :

1S       :  1ère personne, sujet                           5 0    :  2ème personne, pluriel, objet

2S       :  2ème personne, sujet                          Abs   :  suffixe nominal absolutif

3S       : 3ème personne, sujet                          App  :  applicatif (cf.1.1.1)

2 Imp :  2èmе personne, sujet                          Aux   :  -ti-, morphème servant à introduire le verbe auxiliaire

              d'un verbe à l'impératif                       F       :  futur

1 0      :  1ère personne, objet                           Imp   : impératif

2 0      :  2èmе personne, objet                         Itér   : itératif

3s0     :  3èmе personne, singulier, objet        Pf      :  parfait

3p0    :  3ème personne, pluriel, objet            Pr     :  présent

3In0   : 3èmе personne, indéfinie, objet        Réf    :  objet réfléchi

4 0      :  1ère personne, pluriel, objet              Ver   :  préfixe verbal signifiant'déplacement vertical'

3. La traduction littéraire est donnée entre guillemets simples ; elle est placée à côté de l'exemple donné en transcription locale.

[1] LAUNEY : 1979, p. 98.

[2] Terme utilisé par TAYLOR : 1980.

[3] cf. par exemple VOGT : 1979.

[4] tlalocan est ici transcrit de façon classique (códices) ; i1 en est de même pour mictlan. (λalokan/, /mikλan/)

[5] On en donne un exemple dans cet article.

[6] Extrait tiré de TROIANI : 1980.